On ferme la porte, mais elle est vitrée, et il faut changer un peu la position du fauteuil, de façon à tourner le dos à la vitre. Ainsi, la tête inclinée sur la poitrine par l’engourdissement d’une digestion un peu lourde donnera aux indiscrets du couloir l’impression d’une attitude méditative.

D’autres fois, l’auteur alléguera qu’il veut écouter la pièce de la salle, et il s’installera, pour méditer, au fond d’une baignoire obscure.

En somme, c’est un travailleur sérieux, qui ne veut travailler qu’à tête reposée. Mais il n’est pas sûr que, dans le théâtre, on ait cette opinion de lui. N’y a-t-il pas un peu d’ironie dans le respect que l’on témoigne à son labeur ? Aurait-on l’irrévérence de le soupçonner de paresse ? Ces gens-là ne le comprennent pas. C’est un artiste libre, et qui ne veut travailler qu’à ses heures. Ces heures sont-elles fréquentes ? Voilà qui ne vous regarde pas.

Un numéro bien agréable

La générale n’aura lieu que le mois prochain, et ce n’est pas encore le moment du coup de feu. Il n’y a donc personne sur le plateau à une heure vingt, bien que la répétition soit à une heure pour le quart…

Si, tout de même, il y a quelqu’un, qui est là depuis dix minutes.

C’est l’auteur, qui s’abrite dans l’ombre. Il ne veut pas avoir l’air d’être arrivé trop tôt. Il n’ose pas s’emporter contre les retardataires. Il masque son énervement sous une politesse douloureuse.

Enfin, voici un accessoiriste. L’auteur a quelque chose à lui dire. Il a des observations prêtes pour tout le monde…

— Vous êtes-vous procuré le calepin pour le deux ?… Il faut que Saint-Gaston joue avec dès maintenant, afin de l’avoir bien dans la main…

Mais déjà il s’est précipité vers une vieille personne qui semble aveugle et qui tâtonne pour trouver sa chaise. C’est la souffleuse, une femme distinguée, dont on aimerait avoir l’avis sur les pièces qu’elle souffle. Or, elle n’en parle jamais… (Peut-être les chefs-d’œuvre perdent-ils leur saveur à être ainsi émiettés mot par mot ?)