A la première station, notre enquête ne nous donna aucun résultat: non seulement, depuis plusieurs jours, la préposée aux billets n’avait pas reçu de billet de banque taché de sang, mais elle n’avait reçu aucun billet de banque, ce qui coupait court, en ce qui la concernait, à toute question insistante.
Nous reprîmes donc notre route, et la voiture suivit la voie pendant une bonne lieue. Aussi n’accordions-nous au paysage que quelques regards assez distraits. Nous parlions de toutes sortes de choses, d’un voyage qu’elle avait fait en Allemagne, de ma vie de régiment... Le temps passait très vite. Arrivés à la gare en question, nous causions encore dans la voiture arrêtée depuis quelques instants déjà. Je me levai pour continuer tout de même cette enquête.
Il n’y avait personne dans la gare, qui paraissait complètement abandonnée. Comme je me promenais sur le quai, à la recherche du chef de gare, j’aperçus tout à coup, très loin, un paysan qui travaillait la terre et qui parut s’arrêter pour regarder dans ma direction. Je le vis s’avancer à pas lents pendant quelques minutes. Enfin, il arriva dans la gare, prit une casquette dans un petit réduit qu’il ouvrit, et, muni de cet insigne officiel, me demanda ce qu’il y avait pour mon service.
C’était un homme de quarante-cinq ans. Sur la tête et sur les joues, au-dessous des yeux, un poil jaune blanc, tout droit, semblait planté comme des piquants de hérisson. Il réfléchit longtemps après avoir entendu ma question, balança la tête et répondit «Non! non!» Puis nous restâmes quelques instants sans rien dire. Je le saluai et le quittai. Il retourna à son travail agricole.
Le même insuccès nous attendait à la gare suivante où une vieille femme poussa la complaisance jusqu’à aller chercher dans sa caisse le seul billet de banque qui s’y trouvait et qui était tout neuf, sans une seule maculature.
La station d’après se trouvait à vingt-sept kilomètres de Toul et à dix kilomètres de l’endroit où nous étions. Il nous sembla douteux que Larcier fût allé si loin pour prendre son train. Nous résolûmes donc de retourner à Toul, et nous demandâmes au cocher de prendre un autre chemin. Je souhaitais intérieurement qu’il nous emmenât à travers bois, de façon à reprendre avec ma compagne le geste protecteur auquel j’avais dû renoncer. Mais il ne m’en fournit pas l’occasion; il s’en alla tout bonnement sur la grand’route.
Au retour, la conversation fut ininterrompue et très animée. Nous rattrapions les vingt années de vie que nous avions passées sans nous voir.
Vers une heure de l’après-midi, nous nous arrêtâmes dans un petit village où nous trouvâmes assez difficilement de quoi déjeuner, une omelette au lard et un peu de jambon. Une bière du pays assez alcoolisée donna beaucoup d’entrain à ma jeune compagne. Cette promenade l’avait un peu fatiguée, car, en rentrant à Toul, vers quatre heures de l’après-midi, elle fut obligée d’aller se reposer dans sa chambre, pendant que j’allais, de mon côté, jusqu’à la maison Bonnel, autant par désœuvrement que par espoir de découvrir un nouvel indice.
Mais là-bas, je retrouvai le garde de ville, toujours dans la même position, à la porte de la grille. C’était un vieux garde à cheveux gris, à qui l’uniforme militaire avait cessé de convenir depuis de longues années, car on l’eût vu plutôt en bras de chemise devant quelque débit de vin. J’osai à peine lui demander s’il y avait quelque chose de nouveau, tant je sentais en lui une forte indifférence pour tous les événements qui, depuis deux jours, avaient bouleversé ses parages. Ne sachant que faire, je suivis la route, en continuant à tourner le dos à Toul, et j’arrivai à quinze cents mètres de là, à un petit café qui se trouvait en face d’une station.