Il était un peu tard pour continuer nos investigations le même soir. Nous rentrâmes dîner à l’hôtel, dans la salle de la table d’hôte, à une petite table à part. Nous formions un petit couple assez gentil. Et nous étions une peu gênés de penser que les autres convives avaient l’impression que nous vivions ensemble.
Après le dîner, nous allâmes nous promener dans la ville, que Mᵐᵉ Chéron ne connaissait pas. Blanche avait pris mon bras, et nous prolongeâmes le plus longtemps possible cette promenade. Nous parlions peu. Nous étions très sensibles, l’un et l’autre, au charme de cette nuit printanière dans une petite ville à peu près inconnue, où l’on ne connaît pas son chemin, où l’on va une peu au hasard, avec la petite appréhension de se perdre et la certitude qu’on se retrouvera facilement.
Nous rentrâmes à l’hôtel; Blanche était un peu fatiguée. Je la reconduisis jusqu’à la porte de sa chambre, et j’allai me coucher...
Comme mon existence avait été changée en l’espace de deux jours! Que de nouveautés! Que d’incidents! Que d’accidents! Que de malheurs supportables! Que de bonheurs équivoques! La vie est singulière!... Elle ne bouge pas pendant des mois et des mois, puis tout à coup, en deux ou trois jours, la roue tourne avec une rapidité inconcevable. Elle s’affole... Les événements se précipitent... Le décor change, les préoccupations se transforment du tout au tout. C’est comme un brusque tournant de chemin qui découvre tout à coup un pays ignoré. Le pays que je voyais devant moi me paraissait souriant et calme. J’avais bien des inquiétudes. Je ne voulais pas les apercevoir... Je ne savais pas où j’allais, mais la route était agréable.
VI
Le lendemain matin, je retrouvai Blanche devant un café au lait, dans la salle à manger de l’hôtel. Nous partîmes ensemble dans une voiture que j’avais commandée. C’était plus pratique que le chemin de fer. En effet, j’avais besoin de m’arrêter à toutes les stations, ou du moins aux trois ou quatre premières stations qui suivaient Toul sur la ligne de Bar-le-Duc. Le train ne m’aurait pas permis de descendre aux stations, d’aller jusqu’au guichet des billets, et de soumettre le préposé à un interrogatoire en règle. Souvent, d’ailleurs, dans ces petites gares, il n’y a pas d’employé spécial pour la distribution des billets; c’est le chef de gare qui s’en charge, et au moment du passage d’un train, il est d’ordinaire trop occupé à son service. Il fallait, de toute nécessité, se présenter à ces gares en dehors des heures du passage des trains. Une voiture, ce serait donc plus commode; nous n’étions, du reste, qu’à vingt kilomètres de Toul, tout au plus. J’avais acheté le plan du pays, afin de nous diriger dans la campagne, au cas où le cocher ne s’y serait pas reconnu.
Nous prîmes place dans la victoria, devant l’hôtel. Je vis que Blanche avait quitté sa robe tailleur; elle avait mis une robe de linon bleu clair et un chapeau printanier. Elle ne s’était pas crue obligée, même pour ce voyage de recherches austères et tristes, de n’emporter avec elle qu’un seul vêtement.
Notre première étape fut assez longue, la route montait la plupart du temps. Elle passait à travers un bois où il faisait frais. Blanche avait eu l’imprudence de ne pas apporter de manteau. Je vis qu’elle avait froid et je lui proposai de retirer mon veston pour le lui jeter sur les épaules, mais elle s’y refusa énergiquement. Je pris donc la liberté de passer mon bras derrière son dos, de façon à la protéger un peu et à lui garantir surtout le bras qui n’était pas contre moi. Nous faisions cela gentiment, en camarades, vraiment sans penser à mal.
Je fus un peu distrait pendant quelque temps, parce que j’avais eu l’idée folle que Larcier pouvait s’être réfugié dans cette petite forêt et que nous allions le voir, hâve et décharné, apparaître dans un taillis. Mais c’était une supposition absurde.
Quand le petit bois fut traversé, de nouveau, le soleil, bien découvert, nous réchauffa. Mais Blanche restait toujours dans mon bras; ce n’est qu’au bout de quelques instants qu’elle se dit que la température ne justifiait plus le geste protecteur dont je l’avais entourée. Elle se dégagea tout doucement et s’écarta un peu de moi; je n’osai la retenir.