Je montai dans son compartiment et lui serrai la main. Nous nous connaissions depuis longtemps désormais.
Le voyage jusqu’à Toul fut occupé par toutes sortes de conversations sur le bourg où elle habitait, sur son veuvage, sur sa vie de jeune fille. Au début, nous avions pris un petit air triste, en raison du deuil amical qui nous frappait tous deux; mais ce ton mélancolique avait disparu peu à peu. Pourtant, en arrivant à Toul, nous nous sentîmes devenir graves... C’était là que s’était passé le drame, et qu’il faudrait commencer notre enquête.
Je décidai d’abord de conduire Blanche à l’hôtel de Lorraine, pendant que j’irais jusqu’à la maison du crime et que je tâcherais de savoir si l’instruction n’avait pas fait quelque progrès.
Quand j’arrivai à la maison Bonnel, je ne trouvai là qu’un vieux garde de ville à qui on avait donné la surveillance des diverses pièces à conviction qui n’avaient pas encore été déménagées. On les avait laissées dans la salle à manger de façon à reconstituer au besoin les principales scènes du crime en présence du magistrat instructeur. Je ne pus rien tirer de ce vieux garde, que l’affaire Bonnel semblait intéresser fort peu, et qui paraissait troublé seulement par les incartades de quelques gamins qui, au bout de la rue, s’amusaient à dégrader un réverbère. J’allais quitter la maison et me rendre à l’hôtel, quand je rencontrai une vieille femme en noir qui habitait la maison d’à côté et qui m’avait probablement vu la veille parmi les gens qui entouraient la maison du crime. Elle se mit à m’interroger curieusement sur la vie de Larcier.
Elle me dit qu’elle l’avait vu entrer l’avant-veille au soir chez son cousin, et que le vieillard avait reçu, dans la même journée, une somme d’argent du boucher Félix, avec qui il était en relations d’affaires.
Ce vieux Bonnel, en effet, faisait des opérations de banque, plaçait des fonds pour le compte des petits commerçants de la localité.
J’allai voir le boucher, car il ne fallait négliger aucun élément d’enquête. Ce boucher, qui habitait à la sortie de la ville, me donna avec empressement tous les renseignements que je lui demandai. C’était un grand gaillard, un vrai boucher, frisé, coloré et gras à l’ordonnance. Il paraissait très content d’avoir été mêlé à cette affaire. Il craignait bien que son argent ne fût perdu; mais, il ne s’agissait que d’une somme de trois cents francs qu’il avait apportée à M. Bonnel pour acheter quelques petites actions d’un emprunt étranger, à vingt-cinq francs l’une. M. Bonnel lui avait recommandé cette petite spéculation. Il avait donc versé les trois cents francs en trois billets de cent francs... «Peut-être, ajouta-t-il, que ces trois billets pourraient faire retrouver la piste de l’assassin. Je me souviens qu’ils étaient marqués de sang. Je les avais eus moi-même aux abattoirs et je les avais presque refusés, tellement qu’ils étaient tachés.»
Je rentrai à l’hôtel, muni de cette indication qui pouvait donner un point de départ à nos recherches. Mᵐᵉ Chéron m’attendait pour dîner. Sa chambre avait maintenant un air habité et charmant. Ce n’était plus une chambre d’hôtel; le logis avait pris quelque chose d’elle...
Je lui racontai sans retard le premier résultat de mon enquête. Puis je lui dis ce que j’avais décidé. Larcier, pour s’enfuir, avait dû prendre un train à la gare de Toul, ou dans une des stations voisines; nous n’avions qu’à nous rendre d’abord à la gare de Toul, puis dans toutes les petites gares des environs pour demander aux préposées aux billets si elles n’avaient pas donné un billet de chemin de fer et de la monnaie, en échange d’un billet de banque taché de sang.
Nous allâmes, dès le soir, à la gare de Toul, sans grand espoir d’obtenir un renseignement satisfaisant, car il était douteux que Larcier eût pris le train à cet endroit. La préposée aux billets était certaine de n’avoir pas reçu de billet taché.