Elle me remercia avec effusion; elle allait passer au milieu de sa famille des journées intolérables... Elle m’envia d’avoir trouvé cette occupation, et du mouvement que je me donnerais. Elle aurait bien voulu pouvoir se joindre à moi, mais comment?
—Ne pourrions-nous pas, lui dis-je, imaginer un voyage quelconque chez une de vos amies, et vous viendriez me rejoindre, pour nous mettre tous deux en campagne?
Elle réfléchit quelques instants et hocha légèrement la tête... Ce n’était guère possible... Elle avait bien une amie qui habitait Lille et chez qui elle aurait pu aller soi-disant pendant quelques jours... Je la pressai de mettre cette idée à exécution. Si son amie lui était dévouée, elle pouvait lui exposer tout ce qui en était. Cette amie se chargerait volontiers d’envoyer à la famille toutes les lettres qu’elle lui ferait parvenir à Lille, et pendant ce temps, nous irions tous les deux poursuivre notre enquête, chercher à la trace l’ami qui s’était enfui.
J’avais vu tout de suite que Mᵐᵉ Chéron était une personne un peu timide et très docile.
Elle subissait l’influence de sa famille, mais si une influence plus proche se trouvait agir sur elle, sa docilité la faisait instantanément changer de maître. Moi qui ne suis pas très énergique pour moi-même, je la sollicitai énergiquement de parler à sa famille. Elle voulait n’en dire quelques mots que le soir; mais le temps pressait. Je l’obligeai à monter tout de suite chez elle et à dire pourquoi j’étais venu. On n’avait pas besoin de savoir que j’étais l’ami de Larcier. Je connaissais simplement Mᵐᵉ Tubaud, de Lille, qui m’avait chargé de venir l’inviter tout de suite et la prier de se rendre sans retard dans le Nord.
Mᵐᵉ Tubaud semblait dire qu’il y aurait un mariage en train pour Mᵐᵉ Chéron et un monsieur à qui elle voulait la présenter sans retard. Nous savions que cet argument agirait sur la famille qui était assez désireuse de la voir se marier, d’autant plus que le bruit qui pouvait se faire autour des fiançailles probables entre le malheureux Larcier et Mᵐᵉ Chéron s’éteindrait de lui-même dès qu’on la verrait accepter d’autres projets.
—Ne pensez-vous pas, dit-elle, que vous feriez bien de déjeuner avec nous?
Mais c’était une idée imprudente! On m’interrogerait sur les Tubaud... Je risquerais de dire des bêtises... Il valait mieux que je reprisse tout de suite le train pour la prochaine station. Mᵐᵉ Chéron prendrait elle-même le train de trois heures et je la retrouverais sur la route.
V
J’avais besoin de faire de grands efforts de mémoire pour me rappeler que j’étais en somme dans une passe très triste de ma vie et pour ne pas me sentir trop léger, pendant que j’attendais, à la petite gare du Herchis, Blanche Chéron, qui était partie de chez elle deux heures après moi. Enfin, le train entra en gare, et j’eus d’abord une angoisse de ne pas la voir à une portière... Mais j’aperçus son canotier au ruban blanc, ses cheveux blonds, son visage clair.