Je m’ennuyais, j’aurais voulu parler à quelqu’un, mais la seule personne qui se trouvât au café était la patronne, une dame âgée, insociable à force d’être grosse, et dont le visage ne marquait d’ailleurs aucune cordialité... Les deux heures ne se tiraient pas. J’essayai de m’endormir, mais j’étais très mal installé sur cette banquette que recouvrait une glissante moleskine.

Pourtant, il valait encore mieux rester là que d’errer dans la rue ou dans la campagne. J’aurais pu acheter un livre à la papeterie voisine... Je n’avais aucun goût pour la lecture et pour entrer dans des histoires fictives quand j’étais moi-même mêlé à une aventure tragique et vraie; et puis le charme de la lecture ne m’attire vraiment que lorsque je n’ai pas le temps de m’y livrer...

Enfin cette chose invraisemblable arriva que la grande aiguille de la pendule finit tout de même le double tour qu’elle devait accomplir et que je pus me diriger vers la petite rue où habitait Mᵐᵉ Chéron.

Je me trouvai bientôt devant une grille, en face d’une petite maison blanche, bien carrée, précédée d’un jardin où se trouvaient une pièce d’eau, sans eau, et une boule de verre sur un trépied. Je me dis, pour excuser ce décor, que Mᵐᵉ Chéron n’habitait pas chez elle, mais chez ses beaux-parents, et que cette boule de verre ne lui était pas imputable. Une Atalante en plâtre sale, à l’entrée d’un bosquet, s’élançait dans une course éternelle. J’arrivai jusqu’à un perron et à une porte vitrée, derrière laquelle se trouvait la plus âgée des femmes de ménage de France, dont le visage, serré dans un bonnet, se rétrécissait à vue d’œil. Elle me fit entrer dans un salon obscur où tout, piano, fauteuils et pendule, était recouvert de housses. Il semblait qu’un invisible éteignoir pesât sur cette pièce. Je m’assis sur un canapé qui, sous sa housse blanche, se boursouflait de petits paquets de camphre ou de naphtaline. J’étais le seul objet qui ne fût pas recouvert d’un dessus protecteur. Il me semblait que je profanais ce mystère, et qu’arrivant, moi, intrus, au milieu de ces choses endormies, il n’y avait aucune raison pour que je ne m’endormisse point à mon tour. Je me sentais m’identifier peu à peu à ce mobilier engourdi et ce fut une surprise et un sursaut quand la porte craqua et que la lumière envahit à nouveau ce séjour du sommeil.

—Oh! vous êtes dans une complète obscurité, monsieur! Je ne comprends pas Emérancie de vous laisser ainsi là-dedans. Pourquoi n’a-t-elle pas ouvert les fenêtres?

Et Mᵐᵉ Chéron, sans aucun respect pour le sommeil des fauteuils, bousculant les meubles qui lui barraient le chemin, alla jusqu’à la fenêtre. D’un geste vigoureux, elle triompha de la mauvaise volonté geignante de la fenêtre et releva jusqu’au ciel les persiennes rétives et qui grinçaient. Puis elle se retourna. Je me trouvai en présence d’une femme blonde, plutôt petite et mince, avec de beaux yeux gris et doux et des dents éclatantes. Elle s’assit en face de moi, le visage empreint d’une gravité qui lui seyait d’autant plus qu’on sentait bien qu’elle ne lui était pas habituelle.

—Croyez-vous, me dit-elle, quelle chose épouvantable!... Je ne sais plus que penser... Qu’est-il arrivé, au juste?

Je lui racontai ma visite à Toul et comment j’avais appris ce qu’elle savait maintenant par la lecture des journaux. Elle me dit avec beaucoup d’expansion toute sa peine et tout l’énervement que lui causait l’attitude de sa famille, depuis longtemps défavorable à Larcier et qui, avec un air apitoyé, triomphait de ce malheur. Elle avait donc autour d’elle la même hostilité hypocrite que celle que j’avais laissée au quartier, et ce fut pour nous deux un grand soulagement de nous retrouver l’un et l’autre et de communier dans notre amitié pour le pauvre Larcier.

Nous avions eu la même idée: on était bien forcé de s’incliner devant le faisceau de preuves qu’avait réunies la justice, mais il nous était impossible de croire que Larcier fût un criminel.

Elle n’avait pas comme moi imaginé l’hypothèse d’un accident, et ses impressions avaient été plus confuses. Aussi fut-elle très soulagée quand je lui parlai de ma supposition. Elle aussi désirait revoir Larcier, lui parler, entendre de lui le récit de ce qui s’était passé. Ce qui nous effrayait un peu, c’est qu’il ne nous eût pas écrit; mais, après tout, s’il voulait se soustraire aux recherches de la justice, il était un peu dangereux de nous donner de ses nouvelles. Je dis à Mᵐᵉ Chéron que j’allais me mettre à la recherche de mon camarade, et que j’avais obtenu une permission pour cela.