Ce récit est une confession, et je dois révéler tout ce qui se passa en moi.

Depuis la veille, j’étais malheureux, j’avais comme une douleur physique dans les membres. Je m’assis en face de la gare une heure avant le départ du train qui devait me conduire à Saint-Renaud. Or, il se produisit en moi, à ce moment, une espèce de détente, et j’éprouvai une heure de lassitude heureuse, oui, heureuse. J’étais content d’être en permission; j’étais content de faire la connaissance de la jeune amie de Larcier. Tout ceci était très vague encore et, heureusement pour moi, à ce moment-là je n’osais me formuler ces raisons de satisfaction, car je les aurais combattues avec horreur. Mais il est certain maintenant que cette impression de liberté et aussi cet espoir de voir et de consoler une jeune femme me firent oublier pour un moment bien des choses...

IV

Le petit café où j’étais assis occupait le rez-de-chaussée d’une espèce d’auberge, où venaient séjourner pendant quelques heures les voyageurs qu’une mauvaise correspondance de trains obligeait à demeurer une partie de la nuit aux environs de la station. A cette heure matinale, il n’y avait, en dehors de moi, dans la salle, que deux consommateurs, des marchands de bestiaux, qui avaient commencé une partie d’écarté avec de vieilles cartes tordues. J’avais en face de moi un billard usé; sur le mur, une pancarte jaunie indiquait une série de coups, des massés, des quatre-bandes et des rétros.

Cette sorte de vague contentement fatigué persista pendant le petit trajet en chemin de fer. J’étais seul dans mon compartiment. La campagne au dehors était fraîche, déserte et claire. J’avais bien dormi la nuit, et j’étais en bon état de santé. Je n’avais aucune impatience d’arriver à l’endroit où j’allais parce que je savais que j’y arriverais trop tôt et que je serais obligé de me promener dans les rues de la petite ville avant de pouvoir aller rendre visite à Mᵐᵉ Chéron.

Le train, après une demi-heure de route, s’arrêta pour la première fois dans une gentille petite gare aux fenêtres fleuries, ornée sur un côté d’un petit jardinet. A la porte, un omnibus anonyme attendait le train. Le conducteur, descendu de son siège, avait entamé une conversation lente et peu passionnée avec un vieux vagabond de l’endroit.

Je descendis le chemin qui conduisait aux premières maisons. Puis je m’en allai jusqu’au cœur de la ville. La poste, une grande épicerie, une pâtisserie, un marchand d’essence pour automobiles, un petit café et une mercerie étaient rangés proprement autour d’un assez grand espace qui s’ornait en son milieu d’une statue de général que j’allai reconnaître, moins par curiosité que par désœuvrement. Mais le nom ne me dit rien.

Cette petite ville matinale était déjà éveillée; les rideaux des fenêtres étaient tirés et les devantures des magasins s’ouvraient. Comme je traversais la place, un grand attelage de bœufs longeait une des rues qui la bordaient. Ces bœufs tiraient un énorme tronc d’arbre qui semblait avoir été mis là pour compléter le paysage. C’est ainsi que différents véhicules, camions de livraison, limousines et taxis, croisent un mitron porteur d’un panier, sur ces prospectus illustrés où s’étend la façade exagérément développée d’un grand magasin.

Je m’assis sur un banc, décidé à goûter pendant quelques instants le calme et le charme de cette petite place; mais, au bout de deux minutes, je m’aperçus que j’y étais peu sensible, et qu’il me fallait me forcer pour me complaire encore à la poésie du lieu. Je décidai d’aller dans le petit café et d’écrire une lettre à Mᵐᵉ Chéron, afin de la prévenir de mon arrivée et de lui annoncer ma visite pour dans deux heures. Il fallait la préparer à me voir et lui permettre de s’habiller.

Je lui écrivis donc un mot dans ce sens et je le fis porter à domicile par un gamin qui se trouvait à la porte du café, dans l’attitude nonchalante de ces jeunes gens sans position, sévèrement jugés par l’opinion publique qui prétend qu’ils cherchent de l’ouvrage et prient le bon Dieu de n’en pas trouver... Puis, après avoir pris un second café noir, après avoir fait l’inventaire du petit établissement où je me trouvais et constaté qu’il ne renfermait que les classiques accessoires d’un petit café provincial, après avoir, sur le billard au drap aminci et sec, aux bandes inflexibles, préparé, en plaçant les billes, quelques carambolages inratables, je demandai le Bottin des départements et je m’absorbai longtemps dans une étude géographique du département de Meurthe-et-Moselle.