Je ne comprenais pas pourquoi il ne se mettait pas tout de suite à ses trousses, et je résolus, puisque la justice était si lente à s’emparer de Larcier, de découvrir moi-même les traces de mon ami et de le joindre au plus tôt pour avoir avec lui l’explication nécessaire. Comme le commissaire parlait au téléphone à mon colonel, je le priai de demander pour moi une permission un peu plus longue. Je me faisais fort de retrouver Larcier et de le ramener à la justice...

Le commissaire appuya ma demande, non pas qu’il tînt beaucoup à mon aide et qu’il crût énormément à l’efficacité de mes recherches, mais il fit cela par complaisance; il pensait sans doute que je voulais avoir une permission et que j’avais saisi avec empressement ce prétexte pour quitter le quartier une quinzaine de jours. Je ne me donnai pas la peine de combattre cette opinion injurieuse. L’important était que le colonel consentît à me donner deux semaines de liberté.

Je décidai cependant de rentrer au quartier le soir, pour prendre mes vêtements, car j’étais parti à Toul sans d’autres effets que ceux que j’avais sur moi. D’ailleurs, j’avais aussi mon projet en rentrant dans notre ville de garnison.

Je savais que Larcier avait une amie. Il m’avait parlé d’elle, assez discrètement. Par une sorte de pudeur sentimentale, il n’aimait pas, même à ses amis, parler de ses affaires de cœur.

C’était une jeune femme, veuve depuis peu. Je savais qu’elle était de mœurs irréprochables. Larcier m’avait parlé d’elle; ils s’aimaient je crois beaucoup et avaient formé le projet de s’épouser. Elle n’habitait pas la ville même où nous étions, mais le petit bourg de Saint-Renaud, qui se trouve à une demi-heure de là. C’était là que Larcier se rendait une ou deux fois par semaine, le soir. Le dimanche, en effet, il ne pouvait pas voir son amie, à cause de toute la famille qui se trouvait rassemblée autour d’elle.

Après avoir passé la nuit au quartier—j’étais trop fatigué pour chercher un hôtel en ville—je partis le matin de très bonne heure. Je n’avais vu au quartier que mon compagnon de chambre, le sous-officier statisticien qui m’avait demandé quelques renseignements sur l’affaire Larcier, qui les avait écoutés en songeant, et qui s’était remis à ses travaux inutiles en hochant la tête, sans que je pusse savoir ce que ce signe voulait bien exprimer.

Je quittai donc le quartier le lendemain matin au réveil. Le seul de mes camarades que je pouvais rencontrer à cette heure était un sous-officier, le maréchal des logis de garde, qui se tenait devant la porte du quartier. Je filai rapidement devant lui, en lui faisant un signe de tête, avec l’allure d’un homme qui ne tient pas à engager la conversation. Je savais quel était leur état d’esprit à tous, avec quel air de fausse pitié ils me parleraient, et qu’ils ne demandaient pas mieux que d’être gentils pour moi et aimables, maintenant que le destin leur avait donné cette féroce satisfaction de pouvoir considérer mon malheureux ami comme un criminel.

Comme je m’éloignais du quartier à grands pas, l’officier de semaine m’appela.

—Mon lieutenant, lui dis-je, je vais en permission...

Il fit simplement: «Ah!» Je crus qu’il allait me parler de Larcier et j’étais déjà énervé de ce que j’allais entendre, mais il ne trouva probablement pas la phrase à me dire, car il inclina la tête pour me donner congé et reprit la route du quartier. J’aurais été ennuyé de lui parler, mais je fus un peu déçu qu’il ne me dît rien.