—Il s’est passé que votre camarade a tué son vieux cousin... Mais j’ai des renseignements à vous demander. Nous n’allons pas rester là, venez avec moi dans la maison.

Nous entrâmes ensemble dans la salle à manger. Le commissaire s’installa au coin de la table en vieux chêne, sortit des papiers de sa poche, après avoir fait signe à son secrétaire de venir nous rejoindre. Il me raconta qu’il avait téléphoné à notre ville de garnison... que le colonel avait confirmé l’absence du maréchal des logis Larcier. Le commissaire savait déjà que mon malheureux ami avait perdu de l’argent au jeu. Il avait été facile de reconstituer la scène violente qui s’était passée chez le tuteur. On avait trouvé dans le bureau de M. Bonnel des traces de sang; le plancher avait été lavé; la porte du coffre-fort était ouverte, le trousseau de clés se trouvait dessus. Le vieillard avait dû être frappé au moment où il venait d’ouvrir ce coffre. Les recherches faites pour retrouver son cadavre avaient été vaines jusque-là. On avait mis la main simplement sur les vêtements de l’assassin: son uniforme de sous-officier de dragons roulé et jeté derrière une borne, dans un coin du jardin.

L’assassin avait dû, en effet, se procurer dans la maison des vêtements civils, afin de n’être pas aperçu dans un costume aussi voyant. Ce fut du moins la première hypothèse qui vint à l’esprit. Mais on s’était rallié ensuite à une autre: ce n’était pas pour cette raison que Larcier s’était dépouillé de son uniforme, c’était probablement parce qu’il était plein de sang. En effet, la tunique et le pantalon avaient été soigneusement lessivés pour faire d’abord disparaître des maculatures, mais il était probable que Larcier avait renoncé à les mettre parce qu’ils étaient trop humides. Il s’était donc décidé à prendre des vêtements de son tuteur, qui était à peu près de sa taille.

Mais où avait disparu le corps de l’infortuné M. Bonnel, c’est ce que le commissaire n’avait encore pu découvrir. On avait examiné soigneusement le sol du jardin... La terre—dure partout—n’avait été nulle part remuée.

Le commissaire me pria de rester encore vingt-quatre heures à Toul, afin d’éclairer la justice. Il demanderait d’ailleurs, par téléphone, la permission au colonel.

Je n’étais pas fâché de ne pas retourner au quartier où ce drame effroyable avait dû mettre en rumeur le clan haineux des ennemis de Larcier; mais, ce qui dominait en moi, c’était le désir de retrouver l’assassin pour lui parler, pour apprendre de lui la façon dont le crime s’était commis. Il m’était impossible de croire que Larcier eût pu assassiner son homme... Jamais il n’avait pu avoir la volonté de le tuer... Etait-il même capable d’un de ces mouvements de colère qui amènent un de ces meurtres presque involontaires que des impulsifs sont capables de commettre?

J’avais, il est vrai, constaté un changement dans le caractère de Larcier depuis qu’il s’était mis à jouer. Mais cette modification était-elle suffisante pour avoir fait de mon ami un assassin? J’étais persuadé qu’un accident quelconque s’était produit. Au cours d’une discussion violente, le vieillard était peut-être tombé, s’était tué dans sa chute... et Larcier avait fait disparaître le corps, l’avait enfoui par crainte d’être accusé d’un meurtre...

C’était ainsi évidemment que le drame s’était passé. Pourtant je n’en étais pas sûr... Un horrible doute m’envahissait: si pourtant Larcier avait été capable de tuer!... C’était pour me débarrasser de cette pensée affreuse que j’aurais voulu revoir mon ami, obtenir de lui le récit de cette tragique aventure...

Ces réflexions que je me faisais à moi-même, je les communiquai au commissaire. Mais il m’écouta distraitement; et d’ailleurs, intimidé par son incrédulité, je ne lui parlai pas, je le sentis bien, avec assez de véhémence. J’ai toujours la volonté de défendre mes amis, mais je manque d’autorité naturelle et de combativité. Les gens ont l’air de m’écouter, dans ce cas-là, avec une indulgence supérieure, comme s’ils voulaient dire: «Vous avez raison de défendre votre ami, c’est gentil; mais nous ne vous croyons pas: cette amitié même vous rend suspect.»

Pour le commissaire de police, l’affaire était des plus claires: Larcier avait perdu de l’argent au jeu, était venu en demander à son tuteur, et, comme celui-ci refusait de lui en donner, il l’avait tué. On savait qui était l’assassin. On l’aurait, c’était fatal.