La propriété était située dans les environs de Toul, à quinze cents pas de la gare, dans un petit groupe de maisons entourées de jardinets. Je suivis la route qui conduisait à cette sorte de hameau; c’était un chemin bordé d’arbres; de temps en temps on passait devant une usine ou devant un chantier de bois; tout autour, c’étaient des champs. La maison Bonnel ne se voyait pas de loin; elle était placée à une centaine de pas d’un coude de la route. J’étais impatient d’y parvenir, et moi qui suis d’ordinaire un peu gêné d’aller chez des gens que je ne connais pas, je n’éprouvais ce jour-là aucune espèce d’embarras, tant j’étais poussé par ma hâte amicale de savoir ce qu’il était advenu de Larcier.

Comme j’allais arriver au coude de la route, je croisai deux ouvriers qui parlaient, et j’entendis cette phrase:

—Ça s’est passé vers les deux heures du matin... Il doit être en Belgique depuis longtemps ou en Allemagne. Allez, ils ne l’attraperont pas de sitôt...

Pris par une soudaine inquiétude, je m’arrêtai brusquement avant de tourner le coude du chemin, comme si j’avais peur de ce que j’allais voir, sur cette partie encore cachée de la route.

Je me remis en route avec effort, les jambes fatiguées, et, comme je dépassais l’angle, j’aperçus une cinquantaine de personnes en arrêt devant la maison Bonnel.

C’est à peine si j’eus la force de marcher jusque-là. J’avais si peur de voir confirmer ce que je devinais! Je n’avançais plus que pour suivre le mouvement commencé, et je me mêlai à la foule qui se promenait devant la grille. Quelques-uns des curieux qui étaient là me dévisagèrent, et l’un d’eux remarqua le numéro que je portais à mon col. S’adressant à un vieux monsieur qui se trouvait à la porte, il lui dit:

—Monsieur le commissaire, voilà justement un sous-officier du même régiment.

Le commissaire avait le visage enfoui dans une barbe grise, et portait au-dessus des yeux deux épis menaçants. Il me demanda:

—Vous connaissez Larcier?

—Oui, monsieur, répondis-je d’une voix faible, je le connais; mais que s’est-il passé? Je viens d’arriver à Toul et ne suis au courant de rien...