Dix heures trente-sept... dix heures trente-huit... dix heures trente-neuf... Une espèce de cloche geignarde et chantante annonce le train de Toul. Quelques instants après, un gros rugissement... Le train paraît dans la percée. Et voilà qu’il stoppe d’abord, on ne sait pourquoi, sans entrer en gare... C’est que la voie n’est pas libre: un train de marchandises se gare en aval de la station. Dans le train de Toul, les gens se montrent aux portières, mais je n’aperçois pas le képi de Larcier. C’est d’un mauvais augure!... Il sait que le train est en retard, il doit s’impatienter et craindre de ne pas être à l’heure au dressage. Comment se fait-il qu’il ne montre pas à la portière une tête inquiète?
J’étais de plus en plus énervé. Enfin, la locomotive reprit sa marche, le train entra en gare. J’étais monté sur un banc pour mieux voir dans la foule l’uniforme de Larcier, mais il ne descendit que des gens en noir ou en gris... Là-bas, peut-être... non, ce n’était qu’un soldat de la ligne qui, pesamment, sortait d’un wagon...
Larcier n’était pas là. Pourquoi?
Mais je ne pouvais perdre mon temps à me le demander. Je courus vers le quartier, la tête confuse. Je ne savais pas ce que j’allais raconter là-bas pour excuser l’absence de mon ami... Enfin, j’aurais toujours la ressource de dire qu’il était malade.
Je me mis en tenue en toute hâte et descendis au manège. L’officier, comme je le pensais, attendait avec impatience, en se promenant devant le front des chevaux. Les maréchaux des logis et les brigadiers qui montaient au dressage étaient déjà tous à leur poste; il ne manquait que Larcier et moi. J’allai droit à l’officier et lui dis que mon camarade était souffrant. Il leva les épaules:
—Il a mal aux cheveux... Il faudra soigner ça!...
Puis on ramena à l’écurie la bête de Larcier. Nous montâmes à cheval et entrâmes dans le manège.
J’étais en tête de la reprise, chevauchant «Calomel», une bête assez douce, habituée à ma monte nonchalante, qui s’étonna et rua ce jour-là, serrée peut-être trop nerveusement entre mes jambes. Je ramassai quelques observations pour gêner dans leurs voltes la file de mes camarades. Heureusement qu’une demi-volte individuelle, en renversant l’ordre des cavaliers, me fit me trouver à la queue de la reprise. Dès lors, je cessai de vouloir imposer ma volonté à Calomel qui, déjà soumis à un précoce esprit de servitude, imita fidèlement ses compagnons de manège dans leurs exercices successifs.
Je pensais à ce que je ferais après déjeuner, dans l’après-midi. Je partirais évidemment pour Toul... Aussitôt descendu de cheval, je prévins le chef que je ne serais pas là pour le pansage, et je pris le train de trois heures, après avoir traîné quelque temps dans la ville et attendu sans espoir à la gare un train omnibus qui arrivait à une heure quarante-cinq, venant aussi de Toul et qui avait quelque chance de ramener mon ami.
Je savais où demeurait le tuteur de Larcier. Un dimanche, nous étions allés à Toul pour nous promener et j’avais accompagné Larcier chez son parent. J’étais resté à la porte, devant la grille du petit jardin et j’avais vu le vieillard reconduire mon ami; mais, comme j’étais à quinze ou vingt pas de la grille au moment où Larcier sortait du jardin, je n’avais pas été présenté à M. Bonnel.