Après neuf heures, les sous-officiers qui ne sortaient pas en ville—et, comme ce soir-là ce n’était pas jour de théâtre, ils étaient assez nombreux—les chefs, les fourriers, les maréchaux des logis se rendirent à la cantine, où ils restèrent à deviser, auprès du comptoir, jusqu’à l’extinction des feux.
L’un d’eux, probablement délégué par le groupe, m’invita à venir auprès d’eux. Ils tenaient «à m’avoir». Par une espèce de bravade, j’acceptai leur invitation, et je passai une heure en leur compagnie. Ils me parlaient de Larcier avec une compassion feinte. Mais je les sentais tous ligués contre lui et contre moi. Peut-être, si j’avais passé la soirée avec un seul d’entre eux, eussé-je éveillé en lui un peu de vraie sympathie et vaincu son parti pris de rancune et de haine. Mais je sentais bien que je n’entamerais pas un tel faisceau de malveillances. Ils détestaient franchement Larcier. Cette histoire qui arrivait les vengeait. C’était une aubaine que leur envoyait le destin; ils n’auraient jamais eu la générosité d’y renoncer.
III
Dans ma chambre, j’étais plus tranquille. Je couchais dans une chambre à trois lits, qu’habitaient aussi Larcier et un sous-officier qui travaillait au bureau du major. C’était un gros garçon distrait, qui frayait peu avec les autres maréchaux des logis. Il passait pour un bêta, parce qu’il avait des divertissements à lui. Il s’occupait constamment de statistiques, était très emballé sur la géographie et dressait constamment sur des feuilles de situation des listes de villes. On n’a jamais pu savoir si ça servait à quelque chose. En tout cas, il s’y donnait cœur et âme.
Nous n’étions pas mal ensemble, mais c’est à peine si nous nous disions bonjour et bonsoir, un signe de tête en entrant, un petit grognement en sortant. Léonard était en somme le compagnon le plus agréable que nous puissions avoir, puisqu’il nous en fallait un. D’ailleurs nous étions très peu à la chambre; nous y rentrions pour nous coucher, d’ordinaire assez tard; nous en sortions le matin de bonne heure et n’y rentrions que pour nous habiller.
Léonard travaillait quelquefois la nuit à ses statistiques, en laissant sa lampe allumée; c’était une petite lampe à abat-jour, qui ne gênait pas notre sommeil. Notre compagnon nous était reconnaissant de cette tolérance. Nous sentions sa gratitude plutôt que nous l’éprouvions, car elle ne se manifestait pas.
Je me couchai ce soir-là très fatigué et je fus long à m’endormir. Léonard travailla assez tard et, quand il éteignit sa lampe, je restai longtemps dans l’obscurité, les yeux grands ouverts; mais je finis par m’endormir et la nuit, dès lors, passa si vite, que j’entendis, presque tout de suite après, la sonnerie du réveil. Elle me parut plus déchirante encore que d’habitude. Le jour était gris, j’étais accablé de sommeil et je me rendormis malgré moi pendant quelques instants. A la rigueur, j’aurais pu descendre plus tard encore, car ma présence aux écuries, au moment de la corvée des litières, n’était pas absolument nécessaire; il suffisait que le sous-officier de semaine fût là. Mais, après tout, le lieutenant de semaine, mauvais coucheur, pouvait s’étonner de mon absence, ou, ce qui était plus grave, de l’absence de Larcier. Or, personne n’était là pour en donner une raison. Je me violentai et me levai, la tête lourde, le cœur barbouillé. Je descendis aux écuries, mais il n’y avait pas de danger, l’officier n’était pas là. Quand les hommes eurent donné les bottes de foin et qu’ils furent remontés dans leur chambre, j’entrai à la cantine où les bols de café noir et les miches de pain étaient disposés le long des tables. Je me sentais mal fichu; j’avais envie de remonter me coucher, mais je me dis que, si je me couchais, je n’aurais peut-être pas la force de me lever pour le pansage de neuf heures, et il fallait encore être là, à cause de Larcier.
Le pansage fini, la soupe sonnée, je commençai à me sentir un peu énervé. C’était vers dix heures et demie que Larcier devait rentrer au quartier: le train de Toul arrivait à dix heures vingt. Je compris que je n’aurais pas la patience d’attendre cette demi-heure au quartier; je me fis donner un hâtif coup de brosse par un garçon d’écurie et je filai vers la gare.
Le train de Toul était en retard de quinze minutes. Mon impatience semblait l’attirer. Gagnerait-il sur son retard? N’allait-il pas apparaître au tournant, dans la percée des rochers? Je voyais d’avance la machine noire déboucher de là-bas, comme poussée par sa suite de wagons, puis toute la file s’arrêter le long du quai, les portières s’ouvrir et battre, et le visage de Larcier dans la foule. J’entendais d’avance ma question anxieuse: «Eh bien, as-tu l’argent?...»
Cependant le train n’arrivait pas, et, loin de regagner son retard, il semblait qu’il l’eût encore accru... Cela commençait à devenir inquiétant, car, s’il arrivait à onze heures moins vingt, nous n’aurions que le temps, Larcier et moi, de courir au quartier nous mettre en pantalon de cheval et d’arriver au manège où nous «prendrions» certainement quelque chose, car l’officier nous attendrait rageusement, en tapant sa botte avec son stick.