Le chef répondit par un simple signe de doute, poli et légèrement insolent. Il se mit à parler attentivement à un autre sous-officier, masquant à peine son intention de ne pas continuer la conversation avec moi.

Je m’en allai, très agacé, aux écuries, où les hommes de mon peloton avaient commencé le pansage. Je me promenais dans les travées. Au fur et à mesure que je passais devant eux, les cavaliers nonchalants se remettaient à frotter leur bête, mais je faisais bien peu attention à eux.

Soudain, je me trouvai face à face avec l’officier de semaine, le lieutenant Richin de Roisin, qui m’interpella:

—Eh bien, Ferrat, qu’est-ce qu’on me raconte sur Larcier? Il paraît qu’il lui est arrivé quelque chose de désagréable?...

—Mon lieutenant, vous savez?

—Oui, Raynaud me l’a dit.

Le maréchal des logis Raynaud était assez lié avec le lieutenant de Roisin. Ils étaient «pays» et s’étaient tutoyés jadis.

Je vis bien ce qui s’était passé. Les sous-officiers n’auraient jamais osé ouvertement rapporter l’histoire aux officiers, mais ils savaient bien que Raynaud la dirait en copain, à l’officier, et que, par ce dernier, elle serait colportée en haut lieu.

Le lieutenant de Roisin me fit d’abord un cours de morale sur les dangers du jeu, puis il me demanda des détails sur la partie, et se mit à me raconter lui-même des histoires de baccara avec tant de passion qu’il en oublia d’envoyer les chevaux à l’abreuvoir. On sonna la soupe. Tous les chevaux des autres pelotons étaient déjà rentrés manger leur avoine... Et nos hommes de la travée, étonnés d’une séance si prolongée, continuaient à étriller leur monture. Les plus proches étaient excédés par le travail que leur imposait le fatigant voisinage du lieutenant.

Ce soir-là, j’évitai d’aller dîner à la cantine. Je m’en allai à un petit restaurant où je savais me trouver seul. Mais, à neuf heures, il me fallut rentrer au quartier pour rendre l’appel de mon peloton, d’autant plus qu’en l’absence de Larcier, je voulais rendre également l’appel au peloton d’à côté.