—Mais comment se fait-il qu’il n’ait pas encore réglé les comptes en question?

—Oh! parce qu’il est persuadé que l’argent est en meilleures mains chez lui que chez moi... Il a toujours l’air de ne pas me prendre au sérieux. Il a peur que nous dissipions notre petite fortune, que je fasse de mauvais placements... Il l’a dit maintes fois à maman, qui semble tout à fait de son avis. Non qu’elle se méfie de moi! Pauvre maman! Si elle savait que je joue, elle serait stupéfaite et bien attristée!... Non, elle me croit un garçon très rangé, mais elle me trouve tout de même un peu jeune, et elle a une grande confiance dans l’oncle Bonnel.

A ce moment, le train entrait en gare. Je serrai la main de Larcier... Je le vois encore au moment où il montait en wagon; il était grand et mince, la taille bien prise dans sa tunique ajustée. (Dans notre régiment, les sous-officiers faisaient «fantaisie». Le colonel était assez coulant.)

Je regardai le train s’éloigner. Larcier, à la portière, hochait la tête en signe d’adieu. Il était préoccupé, mais il s’efforçait de me sourire. En m’en allant, je me disais que j’avais bien tort de me «biler», qu’il aurait ses cinq mille francs et qu’il en serait quitte pour une scène un peu dure avec son tuteur.

A ce moment, je n’avais pas trop d’inquiétude, mais surtout du remords de lui avoir fait perdre une somme aussi importante. Je me disais que c’était moi qui l’avais mis en relation avec ces réservistes.

Je revins au quartier pour le pansage du soir. Dans la cour, des sous-officiers m’appelèrent. Ils savaient déjà que Larcier avait pris une culotte. Pourtant, il avait été convenu entre les joueurs qu’on n’en parlerait à personne, à cause de l’importance des différences. Or, c’est justement pour cette raison qu’on en parla. Ces jeunes gens racontèrent complaisamment qu’ils avaient joué très cher, et plaignirent le malheureux Larcier.

—Je lui ai pris, pour ma part, deux mille francs, et ça ne me fait aucun plaisir, disait un brigadier de réserve, un employé du Crédit Foncier, qui pensait sournoisement que cette somme ferait un bon appoint pour l’achat projeté d’une voiturette.

Le chef Raoul, du troisième escadron, énonçait, sans s’adresser à moi, des petites réflexions qui m’étaient évidemment destinées. C’était un petit blond, à binocle, qui parlait d’une voix douce, en desserrant à peine les lèvres. Un engagé l’avait surnommé «Pince à sucre».

—Moi, je m’explique qu’on fasse des folies au jeu quand on a les moyens. Larcier ne m’intéresse pas. Il a joué parce qu’il était persuadé qu’il gagnerait. Il a vu devant lui des jeunes gens de Paris qui avaient du pognon, il a voulu en profiter...

—Je ne crois pas que cela soit juste, répondis-je en me contenant. Larcier n’avait besoin de rien; il ne tenait pas à gagner. Il a joué d’abord pour s’amuser, il a perdu, puis il a couru après son argent.