Pour ne pas l’affoler, je lui cachai mon impression, je lui dis au contraire qu’ils m’avaient paru, à moi, bien désireux de ne lui causer aucun désagrément...

—Non, non, répéta-t-il, je ne peux pas les faire attendre. Il est quatre heures; je vais tâcher de dormir quelques heures, puis j’irai trouver le vieux, aujourd’hui même, à Toul. Il faudra bien qu’il me donne de l’argent. L’important pour moi, c’est que maman ne soit au courant de rien. Ça lui ferait trop de peine...

—Alors, tu vas demander une permission pour aller à Toul?

—Non, je ne demanderai pas de permission. Il faudrait donner des explications au capiston, lui dire pourquoi je vais là-bas, lui faire ma confession. Après l’algarade de l’autre jour, je ne veux pas... Et je n’ai pas la tête à trouver une blague...

Je ne le reconnaissais plus. Il parlait comme un homme désorbité. Le jeu l’avait complètement changé. C’était auparavant un garçon si régulier, si ordonné et si strict sur les questions de discipline! Un être ardent qui vivait en lui, sans qu’il s’en doutât, était sorti soudain... Jusqu’à sa manière de parler s’était modifiée. Il était plus décidé qu’avant, plus obstiné...

Quelle impression douloureuse de voir se transformer ainsi, d’une façon imprévue, un homme que l’on aime d’amitié, que l’on croit si bien connaître! Nos idées, nos sentiments en sont brusqués...

J’allai le conduire à la gare vers trois heures; le matin il y avait eu une revue, et il n’avait pas pu quitter le quartier. Il arriverait à Toul pour dîner. En somme, avec la complaisance de l’adjudant de semaine, il pouvait très bien ne rentrer que le lendemain matin, vers onze heures, pour le dressage des chevaux. D’ici là, certainement personne ne demanderait après lui. Si l’officier de semaine le cherchait pour le pansage du soir ou pour celui du lendemain matin, on en serait quitte pour inventer quelque histoire; qu’il avait été souffrant et qu’il était monté dans sa chambre... Quand un sous-officier invoque une excuse de ce genre, on ne lui fait pas l’injure de ne pas le croire et l’on n’exige pas qu’il aille à la visite du médecin.

II

Il était donc facile de cacher jusqu’au lendemain l’absence de Larcier. Pourtant je n’étais pas tranquille en le conduisant à la gare... Lui ne pensait qu’à l’explication fâcheuse qu’il aurait avec son parent.

—L’oncle Bonnel—je l’appelle oncle bien qu’il ne soit que mon cousin—l’oncle Bonnel est un vieil original, très ferme et très autoritaire. Jamais je n’oserai lui dire tout de suite que j’ai perdu de l’argent au jeu. Soi-disant, je viendrai lui réclamer mon compte de tutelle, qui devrait être réglé depuis plusieurs mois... J’ai près de vingt-deux ans, tu sais, je suis entré au service à dix-neuf ans.