Le billet de banque venait bien de Larcier. Il ne me restait plus qu’à rentrer à Toul et à retourner chez le boucher pour lui demander s’il reconnaissait bien là l’un des trois billets qu’il avait portés au père Bonnel, la veille du crime.

Dans le train de Toul, je travaillai à reconstituer le voyage de Larcier. Je ne pensais pas qu’il fût parti pour quelques instants du côté de Paris, quitte à revenir ensuite sur ses pas, pour donner une fausse piste à la justice. C’était compliqué et inutile. Je sais bien que, dans le moment d’affolement qui suit un crime, les assassins usent ainsi d’un luxe de précautions dangereux. Mais il était plus naturel de penser que Larcier avait pris un train omnibus jusqu’à la prochaine station importante et que, là, il avait attendu l’express. Le billet qui avait été délivré à la gare était d’ailleurs un billet pour Bar-le-Duc, et la femme du chef de gare m’avait donné un renseignement assez précieux: c’est que Larcier lui avait d’abord demandé un billet pour Paris, qu’il s’était repris et avait demandé ensuite un billet pour Bar-le-Duc.

—J’avais eu assez de mal, me dit-elle, à trouver la monnaie de cent francs; j’aurais eu dans ma caisse de quoi rendre, si ç’avait été un billet de Paris; mais, pour un billet de Bar-le-Duc, j’avais beaucoup de monnaie à donner. J’ai dû prendre deux pièces de cinq francs en argent que j’avais mises de côté et que je ne voulais pas dépenser, deux pièces qui étaient dans mon porte-monnaie à moi et que je gardais pour ma petite-fille.

C’est ainsi que le hasard, après m’avoir fourni un indice assez précieux avec ce billet de banque maculé de sang, m’en donnait un second, et les pièces de cinq francs allaient sans doute fournir un nouveau jalon pour retrouver le coupable à la trace. Mon parti était pris. Nous partirions dès le soir même, après dîner, pour Bar-le-Duc, et nous compléterions notre enquête auprès de la préposée aux billets. Nous verrions alors si un voyageur lui avait pris un billet pour Paris et l’avait payé avec une pièce de quarante francs. Je pensais d’ailleurs qu’il pouvait bien avoir payé avec son autre monnaie, et que la réponse négative de la préposée ne prouverait pas du tout que Larcier ne s’était pas dirigé sur Paris.

A la gare de Toul, je pris une voiture qui me conduisit chez le boucher Félix, lequel reconnut parfaitement le billet qu’il avait apporté au vieux Bonnel. Je rentrai à l’hôtel peu après et j’annonçai à Blanche, qui m’attendait dans le salon, le résultat de mes recherches.

VIII

Réellement, ce qui m’a toujours fait défaut, c’est la confiance en moi. Je ne me suis jamais cru capable de venir à bout d’une recherche difficile. Ce n’est pas seulement par manque de confiance dans ma perspicacité, mais dans la perspicacité humaine. Il me semble toujours que le jeu des événements est trop complexe pour ne pas mettre en déroute l’intelligence d’un homme. Aussi, je n’ai jamais cru beaucoup à ces fameux détectives qui sont plutôt des inventions de romanciers. L’aide le plus efficace d’un inspecteur de police, c’est le hasard. Ce n’était pas ma propre habileté, mais le hasard, qui m’avait mis tout à coup sur la piste de Larcier. Je m’en rendais compte en ce moment, et ce premier succès ne me donnait pas, sur mon habileté future, de folles illusions.

Je me disais qu’après avoir reconstitué un bout de la route suivie par l’assassin, j’allais bientôt me retrouver sans guide, dans un carrefour dont je n’apercevais même pas tous les chemins! Certainement, si j’avais été seul, j’aurais renoncé à cette entreprise qui aurait bientôt lassé mon faible courage, mais heureusement, j’avais un stimulant sur ma route, et la présence de Blanche Chéron contribuait fortement à m’empêcher de lâcher prise.

Je mis ma compagne au courant de mes découvertes. Non seulement l’auxiliaire que je m’étais adjointe m’aidait considérablement à continuer ma tâche; mais, d’autre part, cette tâche même fortifiait les liens qu’il y avait entre nous deux. La recherche de Larcier fournissait un soutien à nos conversations qui, autrement, eussent été troublées et impatientes. Tout de suite, nous avions eu un sujet de préoccupations commun, nous savions pourquoi nous étions là tous les deux. C’était comme un livre que nous lisions ensemble,—livre d’autant plus attachant que nous étions seuls à en suivre les péripéties, que ce livre n’était pas fini, qu’on ne pouvait en hâter la lecture, et que nous n’avions pas la ressource, comme les lecteurs pressés, de tourner rapidement les feuillets pour voir la fin. Le grand avantage de cette préoccupation, c’est qu’elle diminuait mon trouble auprès de Blanche, puisqu’elle apportait constamment une excuse à ma présence. Je n’étais pas obligé de lui faire la cour; elle n’était pas obligée d’être coquette. Nous avions moins de méfiance, beaucoup plus d’abandon, et peut-être, à notre insu, des liens secrets d’amitié se formaient plus vite entre nos deux âmes...

Nous partîmes pour Bar-le-Duc après le dîner. Mais, quand nous y arrivâmes, il nous fut impossible de trouver à la gare un renseignement intéressant. Il n’y avait plus de train à cette heure. La préposée avait quitté le guichet. Il fallut attendre jusqu’au lendemain.