Nous nous promenâmes de nouveau dans les rues de la ville. Nous entrâmes au café-concert. Mais Blanche ne s’y plaisait point; nous y restâmes pourtant jusqu’à la fin, à critiquer ensemble le spectacle.
Blanche avait visité Paris en compagnie de son mari, qui avait fait avec elle le voyage classique, la conduisant au Théâtre-Français, à l’Opéra, aux Folies-Bergère. Ils avaient déjeuné au bois de Boulogne, ils avaient été au Jardin des Plantes. Ils avaient visité en toute hâte le musée du Louvre et le musée de Cluny. Elle était revenue de sa promenade avec une satisfaction appréciable: elle avait été à Paris.
Son mari avait fait ses études à Nancy; il avait même passé son bachot, après plusieurs tentatives. C’était un bon garçon, qui parlait peu. Faute de mots pour s’exprimer, sa sensibilité, assez vive, restait bouchée. Ils n’avaient vécu ensemble que huit mois; il était mort d’un chaud et froid. Elle avait eu à sa mort une douleur facile; les larmes ne lui avaient pas fait défaut. Autour d’elle, on avait regardé la mort de M. Chéron comme une chose injuste. C’était un très gentil garçon dont on se hâta de rappeler les mérites. Son souvenir fut annoté d’éloges pendant une semaine, puis classé.
On lui en avait voulu cependant de ne pas laisser une succession aussi nette qu’on l’avait cru d’abord; il avait acheté sur la fin de sa vie, des valeurs dont la réalisation serait assez lente. Il avait fait un testament en partie en faveur de sa femme. Quelques mille livres de rentes restaient à Mᵐᵉ Chéron, mais la liquidation l’obligeait à demeurer encore dans la famille de son mari. D’ailleurs, elle n’avait aucune velléité d’indépendance; elle était prête à y demeurer toute sa vie, si personne ne venait la tirer de là. Elle n’était pas contredisante de sa nature, déclarait-elle. Elle se mettait parfois en colère, mais cela ne durait pas.
Après avoir perdu ses parents d’assez bonne heure, elle avait été élevée par une de ses tantes qui l’aimait beaucoup et qui la gâtait énormément. Elle n’avait rien appris en classe, mais elle avait beaucoup lu; alors elle savait des choses à tort et à travers, mais les connaissances essentielles lui faisaient défaut. Elle répétait souvent qu’elle était très ignorante; mais il ne fallait pas trop lui donner raison; elle avait au fond beaucoup d’amour-propre quand on parlait de ses facultés intellectuelles. C’était en somme une jolie intelligence de femme. Elle n’inventait rien, mais elle comprenait tout.
Nous parlions tout bas, en rentrant à l’hôtel. Elle s’appuyait à mon bras, et je me sentais pris pour elle de beaucoup de tendresse... j’aurais voulu, par affection, poser tendrement mes lèvres sur sa tempe, en écrasant ses fins cheveux blonds.
En me couchant, je me repris à songer à Larcier et à la piste que j’étais en train de suivre. Il me sembla que j’avais quitté Toul un peu vite. J’aurais dû faire une visite au juge d’instruction; certains points devaient être élucidés. J’étais, décidément, un assez piètre détective, car si je m’arrêtais avec soin en face de tous les détails, j’omettais les circonstances essentielles qu’il me fallait connaître pour mon enquête. C’est que j’étais surtout séduit par ce qui était ingénieux, comme si la vérité était toujours ingénieuse! Je négligeais les grosses et fortes traces imprimées sur le sable pour examiner d’un œil scrutateur et malin de légères éraflures qui indiquaient, contrairement à l’opinion courante, la direction où, selon moi, le criminel s’était engagé.
J’étais sur le point de repartir pour Toul, quitte à en revenir dans la même matinée, quand je jetai les yeux sur un journal, et je vis qu’il donnait des détails sur l’affaire Larcier.
Le coffre-fort et les meubles du vieux Bonnel avaient été ouverts, mais il était probable que l’assassin n’y avait trouvé que des titres nominatifs. Il avait dû les emporter pêle-mêle, car ces meubles étaient vides maintenant. Ils avaient été ouverts sans être fracturés, avec le trousseau de clés qui se trouvait probablement dans la poche du mort.
Le malheureux Bonnel avait dû être assassiné au moment où il ouvrait son coffre-fort, de sorte que l’assassin n’avait pas eu la peine de chercher le secret de la serrure.