Bien entendu, c’était là l’hypothèse du rédacteur, ou celle du juge d’instruction; la mienne était tout à fait différente, et je me réservais, le moment venu, d’attirer sur ce point l’attention de la justice.

Je savais que Larcier était allé réclamer ses comptes de tutelle. Le vieux Bonnel lui devait donc de l’argent. Il était peu probable dans ces conditions qu’il voulût voler le vieillard, et la véritable cause du crime était celle que j’avais imaginée: une dispute, un accès de colère, un accident, l’affolement d’être cru coupable... Pourtant le vide des armoires et du coffre gênait un peu mes suppositions. Pourquoi Larcier avait-il fait disparaître ces papiers?... Maintenant, il était possible que le père Bonnel n’eût pas de papiers chez lui. L’enquête que l’on poursuivrait, en indiquant les maisons de banque avec lesquelles il était en rapport, donnerait peut-être des résultats... Mais cette enquête, pour le moment, personne ne songeait à la faire. Pour le juge d’instruction, l’assassin avait emporté les papiers et ce n’était pas la peine de chercher plus loin.

Au fond, le plus simple pour moi était d’essayer de retrouver Larcier, puisque j’étais sur sa trace, et de ne pas m’occuper de l’enquête judiciaire.

Je me rendis de bonne heure à la gare de Bar-le-Duc, et je trouvai enfin la préposée aux billets à qui je demandai si elle n’avait pas reçu de pièces de cinq francs. Sa réponse fut négative. Je lui demandai encore si elle n’avait pas vu, un jour auparavant, à son guichet, un homme de haute taille, vêtu d’un chapeau mou et d’un grand pardessus de couleur sombre, et tenant un mouchoir sur son visage, comme un homme très enrhumé.

—Oh! vous savez, me dit-elle, il passe tant de monde par ici! Je pourrais vous dire que je m’en rappelle, mais je ne m’en rappelle pas. Peut-être qu’à force que vous me demandiez, je finirais par m’imaginer que je l’ai vu, mais sincèrement, je ne peux pas dire que je m’en souviens.

Je revins à l’hôtel, où Blanche m’attendait, et je dus avouer que les indices pour poursuivre Larcier me faisaient un peu défaut.

Je pensais bien qu’il était allé à Paris... Mais, une fois à Paris, où diriger mes recherches? Ma foi, tant pis! Nous irions à Paris...

D’ailleurs, avant de demander un billet pour Bar-le-Duc, à la petite gare où il a changé les cent francs, il a demandé un billet pour Paris et il s’est repris. Il est certainement à Paris, du moins il a dû y passer. Allons à Paris...

Blanche et moi nous pensions chacun de notre côté: «Qu’importe! puisque nous y allons ensemble...» Mais aucun de nous n’osait prononcer cette phrase, et c’est à peine si nous nous la formulions en dedans de nous.

IX