Je vis devant moi un jeune homme blond, élégant, que je ne reconnus qu’au bout d’un instant. C’était M. de Simond, lieutenant dans mon régiment, qui suivait les courses et qui se trouvait à Londres pour assister au meeting d’Epsom.
—Mais qu’est-ce que vous faites ici, mon brave ami? me dit-il après avoir salué Blanche Chéron d’une inclinaison de tête soigneusement polie.
Un peu embarrassé, je lui expliquai le but de mon voyage.
Il me dit que j’avais peut-être tort de me donner tant de mal, que je ferais mieux de revenir au régiment auprès de mes camarades, et de reprendre ma vie habituelle, afin de faire peu à peu le silence sur cette affaire déplorable.
—On est très monté là-bas, me dit-il, contre Larcier, je n’ai pas besoin de vous le dire, mais aussi un peu contre vous. Je ne sais pas exactement ce qui se passe parmi les sous-officiers, mais j’en ai cependant un écho à notre mess. Vous savez, aux écuries, les officiers causent avec leurs maréchaux des logis, si bien que, quand nous nous réunissons à l’heure du déjeuner, nous sommes un peu fixés sur l’état des esprits...
... Qu’on dise pis que pendre de Larcier, cela ne me paraît que trop juste. Je sais bien qu’on a des tendances à tomber sur un homme qui s’est mis au ban de la société, mais enfin, c’est un criminel, un grand criminel, et tout ce qu’on dira ne sera jamais complètement injuste. Seulement, ce qui m’ennuie très sincèrement, ce qui ennuie quelques-uns d’entre nous, c’est de voir que, vous, vous soyez mis dans le même sac. Je vous dis les choses un peu brutalement.
J’ai gardé un bon souvenir de vous, n’est-ce pas? Je vous ai fait faire une partie de vos classes, et je vous ai eu deux mois sous ma coupe quand j’ai commandé le peloton des élèves brigadiers. Je ne vous passe pas de pommade, mais je vous ai toujours considéré comme un gentil garçon capable de faire un excellent sous-officier et même davantage, si vous aviez l’idée de préparer Saumur... Je peux donc me permettre de vous dire que je ne suis pas content de ce que j’entends autour de moi sur votre compte. Cela n’a rien de précis, évidemment... On ne prétend pas que vous avez été le complice de Larcier... Seulement, on a des façons de parler de vous qui ne sont pas aimables, moins dans ce que l’on dit que par le ton qu’on y met. Si vous étiez là-bas, mon ami, je suis persuadé que cela changerait les choses. Vous absent, on continue à dire que vous êtes parti on ne sait où, à la recherche de Larcier... J’ai même entendu insinuer que vous saviez parfaitement où il était, et que vous étiez tout bonnement allé le retrouver... On n’affirme pas positivement que vous êtes en train de partager avec lui le produit de son crime, mais si on ne dit pas ça, on ne dit pas le contraire.
Elle est très bien, cette petite femme, reprit-il à voix basse, en me désignant Blanche, qui, pour nous laisser causer tranquillement, s’était arrêtée à quelques pas, à une devanture, qu’elle examinait avec beaucoup d’attention.
J’inclinai la tête sans répondre. Il ne me convenait pas de donner à M. de Simond des informations plus détaillées sur le compte de Blanche.
—Sans blague, continua M. de Simond, vous ne savez pas où est Larcier?