Son entrée s'était faite sans solennité pour une première entrevue. Il se présentait tout de go, avec trop peu de recul. Il salua la maîtresse de maison, et dit, en se reprenant: «Mons... Le marquis m'a prié de vous dire qu'il allait descendre...» Puis il se présenta:
—Julien Colbet...
—Mon mari m'a beaucoup parlé de vous, dit la marquise.
Elle déclina les noms et qualités des personnes qui se trouvaient là, pendant que Julien la regardait et se disait: «Mais elle n'est pas si bien que ça! Est-elle même jolie?»
C'était une grande femme blonde, très mince. Elle portait une sorte de robe-peignoir en dentelle, qui tombait d'une seule pièce. Il semblait qu'elle n'eût ni seins ni derrière, ni rien de ce qui constitue un corps de femme. Mais son visage était fort doux, très blond et un peu languissant. Elle parlait lentement, comme une personne qui ne fait aucun effort de séduction, et qui tient simplement le charme de sa voix et de sa figure à la disposition des invités.
—Allons, je suis tranquille, se dit Julien. Et j'aime mieux ça. Je croyais que ma vie allait être bouleversée. Je reste libre, et je vais regarder tous ces gens.
Il ne regarda pas grand monde ce jour-là. Il y avait trop d'invités. Et le destin ne s'était pas préoccupé, dans ce choix qu'il soumettait à Julien, de diversifier tous ces individus par des différences violentes. On voyait passer trois ou quatre messieurs blonds qui se ressemblaient, deux barbes noires à peu près identiques. Seul, un petit homme grisonnant, à la moustache raide et au menton hostile, se détacha cette fois du groupe de ces inconnus. C'était le quinquagénaire caustique, et il fit un peu peur à Julien. Pendant le déjeuner, sa moquerie s'exerça sur le marquis. Ils se rendaient le service de se taquiner, d'attiser mutuellement leur verve.
Julien avait été placé à la gauche de la marquise. Qu'est-ce qu'il allait pouvoir lui dire? Arriverait-il à trouver les douze paroles espacées qui le conduiraient à la fin du repas? Ou bien fallait-il tout sortir en une fois, lui en servir une bonne tartine, et passer ensuite la main à l'autre voisin, qui, somme toute, avait des devoirs égaux.
Mais que lui dire? Il avait bien un récit de voyage en Auvergne, avec deux ou trois scènes de paysans qui avaient déjà fait leur effet dans d'autres milieux. Mais il n'osa pas le risquer. Il se borna donc pour le moment à écouter les personnes que la marquise écoutait, de façon à pouvoir échanger avec elle des commentaires et des signes d'intelligence. Puis on parla d'aviation. La marquise demanda à Julien s'il avait vu voler Wilbur Wright. Il n'avait pu aller au Mans...
—J'y suis allée, dit la marquise, et j'en ai rapporté une très vive impression.