—Pas si vite, les chevaux! cria le marquis. La petite bête de droite relève de maladie, dit-il à Julien. C'est une petite bretonne très dure, mais que j'ai eu tort de mettre un peu brusquement au service de Paris. Vous la regarderez tout à l'heure. Elle ne paie pas de mine; mais elle vaut quatre fois l'autre jument. Et pourtant, dans une foire du pays, la grande qui est d'aspect plus massif, ferait certainement beaucoup plus... Moi, qu'est-ce que vous voulez? Je vais à l'auto, puisque tout le monde y vient. Mais s'il ne reste qu'un cheval sur la terre, il sera dans mes écuries. Seulement, c'est un peu décourageant tout de même. La vitesse est brutale. L'année dernière, j'avais un anglo-normand qui trottait le kilomètre sur route en une quarante, attelé à mon phaéton. Et l'on se faisait gratter par des autos de rien du tout. Près de Vernou, le tacot d'un curé nous a passé devant... Moi, il n'y a pas plus calme que moi. Je suis un vieux père Tranquille. Seulement, quand je suis dans une voiture, je ne veux pas qu'on me fasse le poil. Demandez à Firmin...

... On s'arrêta encore pour faire la conversation avec un grainetier, qui venait de livrer du fourrage. Puis, comme on arrivait à l'entrée d'une grande allée, au bout de laquelle Julien vit enfin une construction blanche qui pouvait être le château, le marquis mit pied à terre, et alla vérifier des pièges, qu'il avait fait disposer derrière une haie.

Les arrivées de Julien chez la belle marquise manquaient toujours de solennité. Antoinette et ses invités s'étaient mis à table. On n'attendait jamais le marquis. Autrement on se fût exposé à renoncer à tous les projets de promenade de l'après-midi...

—A table! A table! dit Hubert. Vous vous nettoierez après.

On le laissa à peine rendre ses devoirs à la maîtresse de la maison. Le marquis le conduisit à un bout de la table, où les retardataires, par pénitence, étaient relégués. Puis il alla s'asseoir lui-même à l'autre bout.

CHAPITRE VII

Dénombrement.

La conversation reprit, très tumultueuse, et Julien, à la faveur de ce vacarme, passa inaperçu, et put regarder paisiblement les personnes qui l'entouraient. Il se mit à compter les convives et il lui fallut refaire l'opération trois fois, car il ne se rappelait jamais s'il avait commencé à partir de la marquise exclusivement ou inclusivement. Quand il fut sûr de son chiffre: douze, il put se livrer à l'examen détaillé de chaque personne.

A ce moment, son voisin de gauche, un petit jeune homme blond, de vingt ans à peine, remarqua son regard scrutateur. Il lui vint en aide, et lui nomma un à un tous les assistants.

—En face de la marquise, cette jolie brune, c'est sa cousine, Anne de Restel. Elle a marché résolument à la mésalliance en épousant Lorgis, le fabricant de moutarde et de légumes conservés. C'est ce petit homme à binocle qui a l'air d'un pion. On l'appelle ici le marchand de petits pois. Son père, qui a fait la maison, lui a légué six à huit millions. Le marchand de petits pois n'a eu qu'à laisser reproduire naturellement ses millions, comme des toutous dans la rue: ce qui fait qu'il en a près de trente à l'heure actuelle. Il s'occupe très bien de sa maison. Et avec ça, c'est l'homme le plus fin et le plus cultivé de toute la bande. Il dégotte mal, mais c'est un monsieur...