... A côté de lui, c'est Mme Jehon, la femme du sculpteur. Elle a une voix magnifique. Vous vous en foutez. Et moi aussi. Mais nous n'y couperons pas chaque soir de: «Divinités du Styx!» ou quelque chose dans le même ton. Son mari, la belle barbe grise à côté de ma voisine, c'est le sculpteur en question. On lui doit une dizaine de monuments commémoratifs. On a dit très longtemps qu'il avait du talent: c'est possible qu'il en ait tout de même. Mais pour tout ce qui n'est pas sa sculpture, c'est un «outil» de première série. En ce moment, il ne parle pas. Il est comme un boa engourdi. S'il se réveille dans trois ou quatre jours, vous verrez ce qu'il va vous sortir. De l'autre côté de la marquise, c'est Jacques de Delle, l'organisateur des comédies de salon, des garden-parties et autres mornes réjouissances. Il paraît vingt-deux ans. Il en a quarante-six. Il a exactement l'importance d'une crécelle ou d'un grelot, à votre choix. Il est presque aussi insignifiant que sa femme, vous voyez, la pauvre rouquine maigre à côté du marchand de petits pois. C'est la fille d'un fabricant de sommiers; elle est très riche; il l'a épousée il y a deux ans; il lui fait maintenant jouer la comédie; elle n'a pas le moindre don. De l'autre côté de la marquise, c'est Georges Dessiré, un secrétaire d'ambassade, le type du vieux Parisien. Je ne vous en dis pas plus long. Vous l'entendrez à l'œuvre. C'est l'homme qui proteste contre l'envahissement du bridge, en disant que c'est la mort de la conversation. Et comme il représente ici la «conversation», je n'ai pas hésité. J'ai appris le bridge. La jeune femme qui est à ma gauche est l'institutrice des petites de Restel. C'est une Anglaise de bonne famille et très gentille. Vous ne la jugerez pas aujourd'hui. Elle a très mal aux dents... Voilà, vous connaissez tout le monde. Il ne reste plus à vous présenter que le guide du musée. J'ai vingt ans. Je suis arrivé d'Angleterre il y a trois mois. Et je suis le fils du premier lit de votre hôte, le marquis de Drouhin.

Comme Julien le regardait, un peu étonné, le jeune homme se mit à rire.

—Je parie que mon père ne vous avait pas dit qu'il avait un fils, et que la marquise était sa seconde femme. Oh! ce n'est pas qu'il ait voulu vous le cacher le moins du monde! Ce n'est pas un homme à rien taire de sa vie. Non! Il n'en a pas trouvé l'occasion, voilà tout! Si la conversation était tombée sur l'Angleterre, par exemple, ou sur les universités, il vous aurait signalé incidemment qu'il avait un fils à Oxford.

Il disait cela gaîment, sans aucune amertume; il avait, quand il regardait le marquis, un sourire, qui n'était pas dénué de tendresse...

—Vous verrez. On ne s'ennuie pas ici plus qu'ailleurs. Ce n'est pas tout à fait au complet. Nous attendons deux couples que papa tient à faire venir, parce qu'ils sont de son monde, et qu'il veut les épater en leur montrant des artistes. Le sculpteur, lui, est de fondation. Quand il a eu la médaille d'honneur, papa en a été heureux et fier, comme lorsqu'il remporte le premier prix pour une bande de bœufs, au concours agricole.

Julien écoutait le jeune homme, qui l'amusait et l'effrayait un peu. Il l'écoutait en riant avec prudence. Et, de temps en temps, il jetait un regard à la marquise. Il la trouva plus belle qu'à Paris, plus libre, plus animée, plus brillante. Et il regarda aussi madame Lorgis, qui était en face d'elle. C'était une jolie femme brune, au teint mat, au visage sympathique et paisible. Le regard de Julien allait de l'une à l'autre. Il écoutait mal ce qu'on disait autour de lui, un peu étourdi par ce milieu nouveau, pendant qu'on lui servait rapidement tous les plats qu'il avait manqués.

Le fils du marquis s'était tourné du côté de la jeune Anglaise. Il essayait, par des plaisanteries, de la distraire de son mal de dents. Julien pensa à tout ce que lui avait raconté ce jeune homme. Il était à la fois content de le trouver là, et un peu ennuyé de se dire qu'il n'était plus isolé dans ses pensées; ce jeune compagnon, sans nul doute, voudrait avoir ses impressions, et Julien sentait qu'il les lui livrerait immanquablement, car il paraissait si expansif, si allant, qu'il était difficile de rester avec lui sur la réserve.

—Comment trouvez-vous cette petite Anglaise? dit le jeune homme, en se levant de table. C'est tout à fait un chopin pour un invité tel que vous. Moi, je ne peux pas la chauffer, parce que je suis chez moi. D'ailleurs, j'ai ma petite amie, à Tours, une petite Bordelaise dont j'ai une peur affreuse. Je suis avec elle depuis deux ans. Elle est venue avec moi en Angleterre...

Le fils du marquis était aussi bavard que son père. Mais son bavardage plaisait davantage à Julien. Il sentait le jeune homme plus près de lui, moins distrait que le marquis, et moins égoïste.

—Madame Lorgis est une femme admirable, dit le jeune homme. Moi, je suis de ceux qui la préfèrent à la femme du patron. Antoinette n'est pas du tout mon type. Et j'ajouterai que c'est heureux. Car, avec ma perversité naturelle, j'aurais été tenté de tomber amoureux de ma marâtre. Et j'en aurais beaucoup souffert, étant très vertueux, malgré la liberté de mes propos. Nous sommes très bons camarades, elle et moi, avec un peu de méfiance, si vous voulez, de manque d'abandon. Il faut vous dire qu'on se voit pas mal, tous les étés, mais qu'on se connaît très peu. Depuis que je ne suis plus un gosse, je n'ai pas causé avec elle pendant un quart d'heure de suite... Vous, je crois qu'elle vous plaît. Vous la regardiez pas mal à table, et avec l'assurance d'un monsieur pas très sûr de lui. Regardez-la donc; ça ne présente aucun inconvénient; vous n'irez pas très loin avec elle. Elle est tout de suite très aimable, mais elle n'est jamais plus aimable que ça. C'est le type de la femme sérieuse. Et j'en suis bien content pour le patron, car avec sa façon de semer les gens, d'oublier qu'ils existent, s'il avait eu affaire à une autre personne, il était tout désigné pour les plus fâcheuses aventures... Je vais dire à ces dames que je vous fais visiter le château. Ce qui nous permettra de couper au café. L'heure du café est ici la plus sinistre, étant donné le choix d'embêteurs que papa a su rassembler autour de lui. Il n'y a que le marchand de petit pois qui soit agréable... mais vraiment agréable. Seulement, il faut l'avoir tout seul. Avec les autres, il ne desserre pas les dents... Une seule recommandation: dites que vous ne savez pas jouer au billard, car papa est un vieil amateur de ce noble jeu. Il jouerait avec vous matin et soir, toutes affaires cessantes...