Il avait emmené Julien dans une grande cour ouverte sur un côté. Ils allèrent jusqu'aux écuries.
—Voilà, dit le jeune homme, où j'ai passé toute mon enfance. Je m'asseyais auprès du coffre, et j'enfonçais mes bras nus dans l'avoine froide. J'adorais cette odeur de grain et de crottin de luxe. Au moment du déjeuner ou du dîner, on criait: Henri! du côté des écuries. On était toujours sûr de me trouver par ici... Maintenant, je commence à me blaser un peu sur les chevaux. Il faut vous dire que, tel que vous me voyez, je suis dragon. Je fais mes deux ans à Tours, et j'ai beau connaître très bien le colonel et les officiers, je ne suis pas encore mon maître au régiment. Comme fils du marquis de Drouhin, je suis guetté par les soldats égalitaires. Ils sont une dizaine là-bas à compter mes jours de permission. Seulement, comme je suis bon garçon, je commence à les «avoir» un peu et, d'ici quelque temps, quand j'aurai fait faire à chacun d'eux trois ou quatre promenades en auto, ils me laisseront à peu près tranquille. Je pourrai demander une permission de huit jours; on ne pipera pas à l'escadron...
... Ils étaient assis, Julien et lui, sur des bottes de paille. Henri, tout en parlant, jouait avec des brins. Julien était pris par le charme de cette intimité subite. C'est une impression que son nouvel ami dut éprouver en même temps que lui, car ils restèrent rêveurs l'un et l'autre, et la conversation s'arrêta. Henri se leva au bout d'un instant, et se mit à arpenter le sol dallé...
—Ah! nos écuries ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis. Tous les box étaient occupés, et il y en a vingt-huit. Maintenant, nous n'avons plus que neuf chevaux, et les box vacants servent de débarras. C'est un véritable musée de vieux harnais. Papa n'a pas attelé à quatre depuis deux ans. Les chevaux de selle sont promenés chaque matin par les hommes d'écurie. Papa ne veut pas vendre, parce qu'il est l'homme de cheval traditionnel. Mais au fond, il n'a plus aucun goût à ça. Et il fait semblant de croire, de temps en temps, qu'un de ses chevaux a quelque vice pour avoir un prétexte de s'en débarrasser...
Henri s'aperçut tout à coup qu'il accaparait son hôte, et qu'il fallait sans doute le ramener au salon. Cette remarque, pleine de sollicitude, coïncida avec un désir de faire sa sieste, qui lui était venu depuis quelques instants...
—Je ne vous ai pas vanté, comme j'aurais dû le faire, l'architecture du château. Il est de l'époque Louis XIII, comme je suppose que vous l'avez remarqué. Si vous ne l'avez pas remarqué, je ne vous en veux pas. Ce qui est, à coup sûr, plus intéressant pour vous, c'est qu'il a été fortement restauré intérieurement. On n'a guère conservé que les murs; tout ce qui est habitation est complètement moderne. On a dû vous «désigner» comme on dit au régiment, la petite chambre du deuxième, qui donne sur la grande allée. C'est la chambre des invités nouveau-nés. Ils ont droit, la première année, à cette vue magnifique, dont ils sont dispensés dès leur second séjour...
CHAPITRE VIII
Travail d'approche.
Cependant ils étaient arrivés dans une sorte de hall attenant à la salle à manger. C'est là que l'on prenait le café. Un bridge était déjà installé, qui réunissait le marquis, le marchand de petits pois, le sculpteur, et la jeune institutrice, qu'on avait dressée à cet exercice. On profitait, pour s'asseoir autour de la petite table carrée, du moment où le vieux Parisien, fatigué par son travail stomacal, était monté dormir dans sa chambre. Une autre petite table, vouée au bézigue chinois, groupait Mme Jehon, la chanteuse, Mme Lorgis et Jacques de Delle, l'organisateur de comédie. La petite rouquine docile, sa femme et son élève, suivait son jeu avec émotion.
La marquise était toute seule, penchée sur son ouvrage, quand Julien rentra avec le vicomte.