—Voilà ce qu'on attendait! dit Lorgis. Le dîner! Chacun l'écoute, ce bruit enchanteur, avec l'air de ne pas l'entendre, tout en continuant à causer avec sa voisine. Il n'y a de malheureux que les goinfres trop pressés, qui ont goûté stupidement, sans avoir la patience d'attendre, et d'aborder le grand repas avec leur plein appétit!
Ils revinrent à pas lents devant le perron, où les dames étaient déjà toutes arrivées. Elles s'étaient très bien accommodées de la nouvelle prescription de costume sans-gêne. Elles en profitaient pour sortir des peignoirs somptueux, décolletés, aux manches larges, et qui n'étaient, somme toute, que des robes de soirée moins ajustées, et plus lascives.
Julien était placé, cette fois, à côté d'Antoinette. Il était de bonne humeur. Il avait une faim joyeuse. Pour éviter le faux jour, on avait fermé les volets de la salle à manger. L'électricité ne marchait pas. Mais on avait pris de sages précautions, et des candélabres, surchargés de bougies, baignaient la salle d'une lumière douce et éclatante à la fois. Après le potage, Julien profitant de ce qu'Antoinette ne le regardait pas, avala d'un trait un verre de bourgogne puissant, en laissant au fond, selon les traités de bienséance, la stricte petite flaque réglementaire. Un domestique, vraiment bien stylé, lui remplit son verre à nouveau, et Julien put en boire, posément et décemment, la moitié. Le repas fut de plus en plus agréable. Julien mangea bien, en adressant de temps à autre à sa voisine des sourires de sympathie, qui ne voulaient rien dire, mais qui les rapprochaient beaucoup plus, elle et lui, que leurs stériles entretiens de l'après-midi. Il était content. Il se laissait vivre. Il n'écoutait que vaguement ce qu'on disait autour de lui, juste assez pour «être là», si on lui adressait la parole.
Après le dîner, à la faveur d'une nouvelle disparition du diplomate, pas très solide de l'estomac ce jour-là, un nouveau bridge se reconstitua. Le pauvre petit dragon avait pris congé, pour rejoindre sa chambrée à Tours. Madame Jehon s'était mise au piano. Elle avait chanté en s'accompagnant elle-même. Et cette musique acheva d'enivrer Julien... On avait ouvert les grandes portes-fenêtres. La nuit était caressante et toute ardente d'étoiles. La marquise et Julien allèrent s'asseoir, sans se donner le mot, sur le perron.
Julien, qui ne savait plus exactement ce qu'il disait, et croyait parler au hasard, fut merveilleusement servi par son instinct. Il raconta simplement combien il avait été malheureux l'après-midi de ne savoir que dire, et de ne pas retrouver cette communion d'idées miraculeuse où il s'était trouvé avec la marquise, à leur première entrevue. Puis il raconta toute sa vie, et, sans mentir, découvrit dans son passé des malheurs, des déceptions, des douleurs délicates, auxquelles il n'avait jamais pensé jusque-là. Sous les beaux veux d'Antoinette, il revécut sa vie ancienne avec un cœur plus tendre. Sa grandeur d'âme, sa miséricorde, dans toute son aventure avec sa dernière petite maîtresse, prirent tout à coup une beauté qu'il n'avait jamais soupçonnée. Bien entendu, il ne prononça pas un mot qui pût ressembler à une déclaration. Mais le malheureux qui vient chercher protection auprès d'un dieu n'a pas besoin de lui dire qu'il l'adore. Sa prière, sa misère parlent pour lui. Antoinette sentit, beaucoup mieux que s'il le lui avait dit expressément, qu'elle était pour Julien l'être tutélaire. C'était le seul langage que pût écouter jusqu'au bout cette femme merveilleusement honnête. Rien ne pouvait lui faire oublier ses devoirs, si ce n'était un autre devoir. Et elle se sentit émue d'une grande pitié pour cette douleur d'homme, que la musique, un bon dîner, un chaleureux bourgogne avaient rendue si éloquente.
CHAPITRE IX
L'amie et l'ami.
Il n'avait pas dit formellement à Antoinette: «Je vous aime». Mais toute cette conversation équivalait à un aveu. Or, Julien était fait de telle sorte qu'un aveu avait encore plus d'importance pour lui que pour la personne même à qui cet aveu s'adressait. C'était comme la consécration de ses sentiments. A partir de ce soir-là, ce fut, pour lui, officiel: il aimait Antoinette.
Dès lors, le château fut habité. Et le reste du monde devint à peu près inexistant. Le temps eut deux aspects bien distincts: les instants troublés où elle était là, les instants, moins heureux, mais plus tranquilles, où elle était absente.
Julien, pour le moment, était amoureux. Il n'envisageait pas du tout qu'il pût devenir l'amant d'Antoinette. Il y avait en lui, comme en beaucoup d'autres hommes, deux hommes différents: le gourmet qui s'attardait, et le conquérant à l'âme sèche, pressé d'en finir, d'enregistrer une victoire. C'est cet être despotique et avide qui nous pousse à terminer au plus vite la lecture d'un livre qui nous plaît et où il ferait bon cependant s'éterniser.