—Veston, veston. L'année dernière encore, on s'habillait. Mais maintenant, c'est fini. On se croyait obligé de faire des dîners énormes. On mangeait trop, et on dormait mal... Mais je vous laisse... Je vous retrouverai en bas. J'étais venu voir où vous en étiez...
Quand Julien descendit, il vit trois ou quatre des hôtes du château, qui se promenaient devant le perron. Il eut alors l'impression bien nette du désœuvrement somptueux de tous ces gens. Sur des tables et des chaises de jardin, des livres brochés traînaient. Les habitants de cette belle résidence lisaient avec rage, se réfugiaient avidement dans d'autres vies imaginaires. Des journaux du jour gisaient sur le sol. Une corbeille à ouvrage oubliée laissait voir une grosse pelote de laine, que piquait une épingle d'écaille... Pour le moment, on était un peu rasséréné, parce que l'heure du dîner approchait. On allait enfin pouvoir s'occuper, grâce à ces vieilles, traditionnelles et vraiment précieuses fonctions de la nutrition.
Julien aperçut le marchand de petits pois qui se promenait avec Henri. Celui-ci s'éloigna pour aller donner des ordres au mécanicien, qui devait le ramener le soir, à Tours. Lorgis, à qui Henri avait sans doute parlé du nouvel arrivant, vint à lui, comme un homme prévenu, et déjà présenté.
—Ce pauvre Henri est obligé de nous quitter à neuf heures et demie pour rentrer au quartier.
—C'est un bien agréable garçon, dit Julien, qui sortait volontiers une opinion, dès qu'il la croyait destinée à faire naître un écho approbateur.
—Il est charmant, dit Lorgis. Je le dis avec une certaine fierté. Car c'est moi qui l'ai façonné un peu, et qui l'ai amené à prendre conscience de ce qu'il est vraiment. Je vois avec plaisir que vous l'avez bien jugé. C'est qu'il y a tant de gens qui ne l'ont pas compris, et qui l'ont considéré trop vite comme un petit garçon mal élevé. Mettons qu'il soit mal élevé. On est allé jusqu'à dire—pas devant moi—que c'était un petit voyou. Un brave petit voyou en tout cas, beaucoup plus honnête que des gens plus corrects d'apparence, et beaucoup plus gentilhomme que bien des gentilshommes de ma connaissance. La vérité est que c'est un petit bougre très indépendant, qui n'a voulu accepter aucune consigne. Mais ça ne l'empêche pas d'avoir naturellement les sentiments d'un chic type. Ça existe, vous savez. Il a l'esprit actif, toujours en éveil, de son papa. Cependant il a moins de courants d'air dans la tête. Le marquis est un brave homme, c'est entendu. Mais il manque trop de fixité. Il est constamment sorti. Chaque idée qui passe l'agrippe au passage. Je pense toujours, en le voyant, à cette figure de quadrille, la boulangère, où les cavaliers font cinq ou six tours de valse, et changent de danseuse. Hubert danse perpétuellement la boulangère avec les idées. C'est d'ailleurs ce qu'on appelle un brave homme, car il ne trahira jamais ses amis. Mais il les oubliera, et, comme résultat, ce sera le même prix.
Julien regardait son interlocuteur, le marchand de petits pois. C'était un petit homme à binocle et à moustache mince. Cet archi-millionnaire ressemblait à un modeste principal-clerc, à qui ses moyens pécuniaires limités ne permettent pas l'achat d'une étude. Il fallait vraiment savoir que ce n'était pas un esprit ordinaire pour remarquer quelque flamme dans ses yeux. Il lui manquait, pour les gens superficiels, de ne s'être pas fait un visage de penseur: une noble tête imberbe, dégagée de tout poil embarrassant, afin qu'elle puisse se lancer, telle une planète, dans l'éther et dans l'infini.
Julien n'avait aucune peine à croire Lorgis, quand celui-ci prétendait avoir façonné le jeune dragon. Car il retrouvait, en écoutant parler le maître, toute la tournure d'esprit du disciple, sa façon de juger les gens, avec des formules évidemment éprouvées déjà et fixées, mais auxquelles une hésitation habile donnait le charme frais d'une de ces trouvailles que la conversation fait naître.
—Bifurquons sans en avoir l'air, dit Lorgis, car je vois Jehon et le Parisien spirituel qui viennent de ce côté. Ils font leur promenade de coucher de soleil. Ils échangent de belles idées, en se disant que ce ne sera pas long, et que la cloche du dîner les délivrera l'un de l'autre. Jehon se dit: «Tenons-nous bien. Nous sommes avec un homme d'esprit. Pas d'emballement naïf.» Et pendant ce temps-là, l'homme d'esprit se surveille, car il ne veut pas, aux yeux de l'éminent artiste, passer pour un plaisantin. Alors il s'épuise à décrire le coucher du soleil... Jehon cherche éperdument un mot d'esprit, pour montrer qu'il en trouve à l'occasion. Mais où je l'aime surtout, c'est quand il se promène tout seul dans les allées... Il ne pense à rien: il ne fait que ruminer les épithètes glorieuses qu'on lui sert dans les journaux. Il se répète qu'il est un «probe» artiste, et regarde le vide avec des yeux grands ouverts... Attention! voici, sur le perron, l'apparition lamentable de Jacques de Delle! Il est triste de ne pas s'être habillé pour le dîner. Tout s'en va, tout se perd. Et il languit, parce qu'il est venu pour organiser... Organiser quoi? Une matinée de verdure, parbleu!... Et la troupe d'amateurs ne rapplique pas! Vous ne connaissiez pas Jacques de Delle? C'est un numéro. Garçon très sot, très vide et très roublard. De la roublardise futile, une habileté qui tourne à blanc. Pendant trois ans, il a fait une cour, instinctivement très adroite, à Hubert. Pourquoi? Pour organiser chez lui cet été une matinée de verdure... Glorieux résultat! Le lascar a pourtant réussi un mariage fructueux. La petite bestiole rouquine qui l'accompagne a voulu l'avoir: elle l'a; et elle ne le quitte pas. Chose curieuse, étonnante, déconcertante, ce Delle falot, souriant et neutre d'aspect, est un lubrique que l'on ignore. Il rôde le matin dans les chambres, et chauffe gaillardement les bonnes. J'ai été stupéfait, quand j'ai appris que la virilité pouvait tourmenter un être pareil. Je croyais que l'organisateur de spectacles mondains devait être insexué. Mes notions de physiologie étaient en défaut... Il me dégoûte un peu depuis que je sais ça. Je ne dis pas que j'aime les cyniques, et je préfère, certes, que les gens sensuels, devant le monde, ne fassent pas voir leurs instincts. Mais, au moins, qu'ils les cachent bien, car si ça vient à se savoir, leur discrétion, élégante et honorable, nous fait l'effet, et malgré nous, d'une hypocrisie un peu ignoble.
A ce moment, la cloche du dîner, une cloche au son clair, se mit à sonner lentement.