Il n'avait pas sommeil. Ses malles étaient faites. Son petit appartement camphré et tout gris de housses avait pris pour l'été une figure étrangère et sèche. On avait entouré de mousseline les lampes électriques et il dut s'éclairer avec une bougie trop grande, qui ressemblait à un cierge funéraire.

Il fut content d'entendre du bruit dans une pièce du fond. Mme Duble, sa gouvernante, n'était pas encore couchée.

Il avait quitté sa maîtresse depuis le premier janvier, et il était venu s'installer dans ce petit entresol de la rue de Miromesnil, emmenant avec lui, pour faire son ménage, cette vieille ouvrière en journée.

Pendant les six mois de difficultés, de disputes continuelles qui avaient tracassé Julien et son amie, Mme Duble avait été prise par les deux amants comme confidente et comme arbitre. Julien s'était toujours incliné devant son impartialité, mais l'autre partie s'était montrée moins déférente et moins docile. L'autre partie, c'était une petite blonde, mince et exaspérée. Elle avait déjà poussé à bout trois concubins et même un mari chef de gare; mais aussitôt qu'elle était délaissée, la solitude lui donnait un air si gentil de mélancolie, d'apeurement, qu'elle ne demeurait jamais plus d'une quinzaine sans trouver un sérieux consolateur.

Mme Duble, en rendant un jour un verdict très net en faveur de Julien, s'aliéna la confiance de la petite blonde, qui prit immédiatement son chapeau, son face-à-main, son sac de voyage, et partit sans retard à Nice, chez une de ses tantes, une bonne personne qui l'hospitalisait à chaque vacance, et qui, l'aimant tendrement, passait son temps à espérer des orages, puisqu'ils lui ramenaient, comme un oiseau mouillé, sa chère petite nièce.

Julien se trouva donc, du jour au lendemain, avec un assez grand appartement à sous-louer et, sur les bras, une ouvrière inoccupée, qui avait lâché toutes ses autres clientes pour se consacrer chez ce petit ménage en bisbille à ses fonctions de conciliatrice.

Il émigra, en compagnie de Mme Duble, dans un logis plus étroit, où rien ne lui rappelait l'absente. C'était un jeune homme sensible, mais qui ne cherchait pas à attiser sa douleur. Il mit quatre jours francs à oublier son amie.

Mme Duble, l'ouvrière, était âgée de cinquante ans. A l'âge de trente ans, elle avait été mariée pendant six mois à un employé d'octroi, d'imagination limitée, qui lui révéla les gestes de l'amour, l'en blasa rapidement, et, cette double tâche accomplie, mourut discrètement d'une angine.

Mme Duble redevint vieille fille, avec une âme plus tranquille, allégée, soulagée de toute espèce de regret.

C'était tout à fait la gouvernante qu'il fallait à Julien. Même le sadique le plus paradoxal n'eût pas songé une seconde à la violenter. Julien vivait donc dans un chez-lui que ne hantait aucune vision tentatrice. Depuis qu'il avait quitté son amie, les jours où une idée lui venait, il rendait visite à une des trois ou quatre dames qu'il avait à sa disposition dans Paris. Pendant un semestre, il se trouva heureux ainsi. Son ami Harvey, le remisier, un homme jovial et peu compliqué, lui définit ainsi son bonheur: «Tu es comme un monsieur qui a vendu son automobile, et qui s'aperçoit qu'il est beaucoup plus simple et plus économique de prendre des autos-taxi.»