Mais ce raisonnement, spécieux, en somme, finit par s'user assez vite, et fit voir son revers. Dans l'intervalle de ses courses en taxi, Julien se trouvait très désappointé, très esseulé. Il se rendit compte qu'une femme, même tracassante, était nécessaire à sa vie. L'enchaînement de petits embêtements qui formait le fond de son existence, avait, en disparaissant, laissé un grand vide, que Julien n'osait encore appeler l'ennui. Il restait seul, un peu trop seul avec la divine liberté, une compagne d'humeur égale, insignifiante, terriblement monotone et parfaite, et qui, vraiment, semblait avoir perdu tous les charmes dont l'absence l'avait jadis parée.

Ses amis, qui l'accueillaient toujours d'une façon aimable, ne lui suffisaient pas. Il sentait qu'il ne leur était pas nécessaire.

Il avait souhaité maintes fois, au cours de son union, pouvoir s'échapper vers des voyages. Maintenant, il n'avait plus de goût à voyager.

Il s'en alla à Nancy passer une semaine avec son père et sa mère. Pendant toute une soirée, il se sentit heureux de retrouver la maison natale, dans ce vieux décor où s'était écoulée son enfance... Vingt-quatre heures après, il prétendait avoir reçu de Paris une dépêche pressée, et s'en allait en toute hâte.

Il pouvait se répéter qu'il avait trente-et-un ans, dix-huit mille livres de rentes, et que vraiment, il était le plus heureux des hommes. Mais, quand il s'était dit cela deux ou trois fois par jour, il fallait bien trouver autre chose à ruminer. Sa vie était triste... il hésita longtemps à se l'avouer, mais il finit par se le dire un jour, avec netteté, d'une façon si intelligible que la Providence l'entendit. La sonnette de la porte d'entrée vibra, et Mme Duble, ce matin de mai, vint dire à Monsieur qu'un monsieur l'attendait au salon.

Le visiteur était un quinquagénaire fleuri, au crâne brillant, avec des cheveux gris frisés sur les bas-côtés, et un visage empourpré, d'une belle roseur bourguignonne. C'était un seigneur de la Côte-d'Or, un des derniers champions du cosmétique à la moustache, et qui répondait aux nom et titre d'Hubert Guerchard, marquis de Drouhin.

Quand ils se furent présentés, les deux interlocuteurs s'inclinèrent, puis prirent tous les deux des positions assez incommodes sur des fauteuils en tapisserie, fort mal accueillants, en dépit du geste, purement traditionnel, de leurs bras ouverts.

—Voici, monsieur, ce qui m'amène, dit le marquis de Drouhin.

Il ajouta qu'il était ennemi des circonlocutions.

Il dit également qu'il irait droit au but.