Il n'était pas de ces gens qui cachent le vrai motif de leur démarche et ne le sortent, le moment venu, que comme une idée tout à fait fortuite et accessoire.

Non, à son avis, les plus courts chemins étaient les meilleurs. On énonçait ce qu'on voulait; la personne interpellée répondait: «Tope-là» ou «Je refuse», et tout était dit. Il n'y avait plus qu'à conclure le marché ou à tirer sa révérence. Il affirma qu'il détestait les arrière-pensées, qu'il était tout d'une pièce, et que, d'ailleurs, selon lui, il n'y avait que cette façon de traiter les affaires. Autrement, il préférait laisser tout aller, et ne plus s'en mêler, car rien ne l'impatientait comme de voir traîner les choses en longueur.

—Le plus simple, ajouta-t-il, est que vous veniez déjeuner à la maison, sans aucune espèce de façons. Je suis votre voisin; j'habite sur le boulevard de Courcelles. Nous fumerons un cigare après déjeuner, et je vous dirai tout bonnement ce qu'il en est.

Julien aurait voulu ne pas attendre davantage pour être au courant..... Mais il n'osait presser encore un monsieur si rond en affaires, et il accepta de venir le surlendemain.

—Sans aucune espèce de façons, répéta le marquis... Il faut m'excuser si je me retire. J'ai aujourd'hui une matinée terriblement chargée.

Dans l'antichambre, il aperçut sur le coffre à bois un renard empaillé que Julien tenait de son père. Le marquis en prit texte pour raconter toutes ses chasses de la saison, puis une foule de détails intéressants sur les habitudes du renard... Une pendule le rappela de nouveau à ses occupations pressantes. Il se précipita sur la porte d'entrée, et tomba en arrêt devant la forme spéciale de la serrure. Il expliqua alors à Julien un nouveau système de fermeture de sûreté qu'un inventeur était venu lui soumettre. Il avait mis deux mille francs dans cette petite affaire, histoire de s'y intéresser. Toutes les spéculations de ce genre ne rapportaient que des déboires... à l'exception, peut-être, de cette petite affaire-là qui, bien conduite... A mercredi, cher monsieur!

CHAPITRE II

Un outsider.

Le marquis de Drouhin avait un vaste château à Sennecey, à quinze kilomètres de Dijon. D'autre part, Julien possédait, dans le même pays, une ferme de quatorze hectares, qui aurait bien complété le domaine de Sennecey. Cela, Julien ne le sut que plus tard, tout à fait incidemment. Non pas, sans doute, que le marquis voulût biaiser, mais il ne trouva pas l'occasion d'en parler par la suite. Ce fut bien par hasard, quelque temps après, qu'en rencontrant Julien, à l'improviste, devant la gare Saint-Lazare, Hubert le retint sur le refuge, auprès des travaux du métro et d'un monticule de sable menaçant, sous une pluie transperçante, et qu'il lui exposa les avantages que les deux trouveraient à la combinaison en question. Ils décidèrent, sans fixer de jour, qu'ils se retrouveraient chez le notaire de Julien. Puis, on ne fit jamais plus allusion à cette affaire.

Au moment de faire pénétrer Julien dans un milieu nouveau où il va sans doute se modifier, se développer, il paraît nécessaire de fixer exactement la «condition» où il se trouve.