De même que les personnes qui ne se sont pas livrées à la pratique du sport ne se rendent pas compte de leurs moyens physiques, de même certains hommes n'ont pas l'occasion de donner, même de connaître eux-mêmes leur mesure, parce qu'ils ne se sont jamais trouvés aux prises avec les difficultés de la vie, parce qu'ils n'ont jamais été «forcés dans leur action», comme on dit pour les chevaux de courses.

Julien, enfant unique, avait passé dans sa famille une enfance monotone et choyée. Son père, un fonctionnaire du ministère des finances, avait perdu toute ambition pour lui et pour les siens, dans l'habitude du fonctionnariat.

En effet, le fonctionnaire mesure d'avance les étapes qu'il a à parcourir. Il sait que rien ne peut raccourcir sensiblement leur durée. Il perd donc la croyance au miracle qui, seul, soutient l'homme impatient et ambitieux.

Julien, assez bon élève du lycée de Nancy, avait eu des intentions de préparer tantôt Polytechnique, tantôt Normale-Lettres, suivant qu'une bonne place en calcul ou en version latine orientait ses aspirations vers l'une ou l'autre de ces deux écoles. A dix-sept ans, il avait écrit une pièce de vers, et à la suite de l'approbation enthousiaste de son voisin de classe, il avait conçu, pendant quatre mois, des rêves de gloire littéraire. Puis, un jour, il s'était risqué à montrer son poème à son professeur qui l'avait assez dédaigneusement critiqué. Il fut, pendant une semaine, très frappé par cet incident. Il hésitait entre deux partis: mépriser le jugement du professeur ou renoncer à la littérature. Il finit par donner tort à son maître. Mais il renonça tout de même à écrire.

Il vint faire son droit à Paris. Il espérait vaguement mener au Quartier une vie pittoresque, car on disait que la folle existence des étudiants de jadis allait recommencer. On allait jusqu'à parler de bérets, de différentes couleurs, qu'arboraient les diverses facultés.

Julien, qui avait un jugement un peu paresseux, mais assez juste, devinait que ces folies-là n'étaient pas sérieuses. Ses bruyants compagnons lui paraissaient trop conscients, trop raisonnablement décidés à faire la fête. L'orgie à laquelle ils devaient se livrer lui semblait trop concertée et méthodique.

D'autre part, Julien n'était guère fait pour le plaisir en bande. Il avait un petit quant à soi, un amour-propre, pas très vigilant, mais qui, de temps en temps, faisait qu'il se regardait comme un être exceptionnel.

Il ne jouissait pas naïvement des choses, il fallait que son plaisir fût un peu spécial, afin d'en tirer quelque orgueil.

Il ne mena au Quartier ni l'existence du travailleur, ni celle de l'étudiant fêtard; il travailla d'une façon médiocre et s'amusa sans aucun excès. Son passe-temps le plus agréable était d'aller aux courses. Mais il se mit dans des embarras d'argent continuels, qui, d'ailleurs, constituèrent sa principale distraction. Sa vie était jalonnée d'emprunts à faire ou à rembourser, de notes à payer...

Il avait vingt-huit ans quand une de ses tantes mourut, en lui léguant d'importantes propriétés immobilières qui lui assurèrent un revenu de dix-huit mille francs environ. A partir de ce moment, il cessa de jouer aux courses. Il avait fait souvent un poker avec des amis, au temps de ses ennuis d'argent. Quand il perdait, il geignait douloureusement. Il avait la réputation de «faire de la musique.» Il souffrait d'ailleurs de paraître aussi intéressé. Quand il se trouva à la tête d'une petite fortune, il se promit de n'en rien dire à ses amis, et de jouer, maintenant qu'il avait de quoi, avec un «estomac» qui les étonnerait. Mais il vit bientôt que la perte lui était aussi, et même plus sensible, depuis qu'il avait pris l'habitude de payer comptant. Alors il décida de renoncer au poker, où pourtant son désœuvrement le ramenait quelquefois.