Quelle opinion avait-on de Julien dans son entourage? Assez médiocre. D'après ce qui a été dit, on a pu voir qu'il avait été très peu cultivé par la vie, qu'il n'avait pas eu l'occasion de se développer, qu'il n'était pas «en condition», comme disent les sportsmen. Or, l'opinion publique, quand elle juge les gens, ne s'inquiète pas de la «condition» où ils se trouvent. Elle les suppose toujours en forme parfaite et les apprécie d'après leurs états de service, leurs performances. Les performances de Julien étaient assez faibles. Aussi le traitait-on avec un peu d'indifférence, comme un sujet sans valeur qui ne faisait ni honneur ni honte à sa génération.

A l'inverse, on accorde une «bonne presse» à des gens que, simplement, la chance a favorisés, qui ont profité d'un formidable vent dans le dos ou d'une descente. Le public qui les juge d'ailleurs ne les admire ou ne les dénigre, que par un besoin d'enthousiasme ou de critique.

Le physique de Julien ne plaidait ni contre lui ni trop en sa faveur. De taille moyenne, de visage régulier, avec ses fines moustaches châtain clair, il aurait l'air parfaitement insignifiant tant que sa vie resterait obscure. Mais aussitôt que quelque prouesse l'aurait mis en lumière, rien ne devait empêcher qu'on le trouvât beau garçon.

Le jour, enfin tout proche, où il entrerait dans le monde, c'est-à-dire dans la lice, il était évident que personne ne ferait, dès l'abord, attention à cet «outsider». On sait qu'on appelle ainsi, en terme de courses, un concurrent à qui ses états de services ne donnent pas une chance régulière, et dont le succès constituerait une surprise. D'ailleurs l'outsider, lui-même, ne se rendait pas compte de ses chances. Et c'était simplement par une attente bien humaine du nouveau et de l'imprévu qu'il sentait vaguement que sa vie allait changer.

... Julien, cependant, s'était occupé de prendre des informations sur le marquis de Drouhin. Mais il ne faisait pas partie du même monde, et la première personne à qui il s'adressa, l'aîné des Harvey, qui était à la Bourse, ne connaissait pas le nom en question. Un ingénieur, assez haut fonctionnaire de la traction à la Compagnie du Nord, leva les yeux de côté, chercha quelques instants dans ses souvenirs, et n'émit que cette réflexion d'ordre général: «Vous savez, ce monsieur peut très bien s'intituler marquis, sans être vraiment marquis. De nos jours, les titres sont à qui veut les prendre.»

Julien se dit: «Au fond, je ne risque rien d'aller chez ces gens-là. Une fois chez eux, je me rendrai bien compte.» Le mardi soir, il rencontra, aux Folies-Bergère, un camarade de régiment, un monsieur qui était dans l'automobile, garage ou assurance. Julien lui dit, dans la conversation, qu'il déjeunait chez le marquis de Drouhin.

—Fichtre! dit l'autre. Vous vous mettez bien!

—Vous le connaissez? demanda Julien.

—Si je le connais! Ce sont des gens tout ce qu'il y a de plus «hurf».

—Bonne noblesse? demanda négligemment Julien.