—Oui, l'interprétation. La marquise et moi, nous jouons les deux principaux rôles. Georges Thonel, qui devait jouer le second rôle d'homme, ne me donne pas signe de vie. Je lui écris lettre sur lettre à Londres... J'ai envie de le lâcher... Mais... Vous n'avez jamais joué la comédie?
—Jamais... Une seule fois... Mais enfin ça ne compte pas. Je puis dire jamais.
—Sauvez-nous la vie! Jouez le rôle en question! Vous y serez très bien...
—Vous êtes trop aimable. Mais vraiment je serai très maladroit, très mauvais... et j'aime autant pas.
—Essayez... Si ça va mal, vous y renoncerez. Et, en tout cas, vous ne pouvez pas me refuser de prendre le rôle pour un jour ou deux. Harry Nicolas ne fera que passer. Je tiens à lui montrer que mon interprétation est au complet... J'ai tellement insisté pour qu'il me laisse jouer sa pièce ici...
—Puisque ça doit vous rendre service, finit par dire Julien, qui n'avait pas beaucoup de défense, et que d'ailleurs, l'idée de jouer la comédie amusait un peu, malgré tous les périls et tous les effrois qu'il envisageait.
Cependant, l'heure du déjeuner approchait. Et Julien allait revoir Antoinette qu'il avait quittée la veille si brusquement après un entretien si significatif. Quand elle arriva sur la terrasse, elle avait l'air extraordinairement distraite.
Sans regarder Julien, elle lui tendit la main, et tout de suite la retira. Puis elle alla jusqu'à sa cousine Lorgis, à qui elle parla avec animation.
Évidemment cette distraction indiquait le trouble de son âme. Cet air léger décelait une forte préoccupation. Il n'y avait pas à s'y tromper. Julien le pensait bien. Mais il n'était pas tranquille tout de même... Lui qui se demandait fréquemment s'il aimait ou s'il n'aimait pas Antoinette, il aurait dû remarquer sa propre inquiétude, et se dire qu'elle était un des symptômes les plus certains de cette sorte d'idée fixe qu'on appelle l'amour.
Pendant le déjeuner, il essaya de rencontrer le regard d'Antoinette. Mais jamais ce regard n'avait été plus insaisissable. Il allait, tournait, s'élevait, s'abaissait, ne se posait nulle part. Le regard de Julien le chassait, comme on chasse un papillon. A la fin, le papillon demanda grâce. Les yeux d'Antoinette, suppliants, se tournèrent vers ceux de Julien. Ils disaient: «Il y a des gens autour de nous. Je vous en prie...!» Tout de même, comme ils ne disaient pas de choses précises, et comme Julien, irrité et troublé lui-même, sentait le besoin de taquiner cette charmante femme, de la faire souffrir un peu, il prit un visage impassible, c'est-à-dire méchant. Mais, rencontrant à nouveau les yeux d'Antoinette, ils les vit cette fois si tendres, si effrayés, qu'il se sentit heureux et malheureux à en défaillir. Et, pour rassurer sans retard la jeune femme, il la regarda à son tour avec toute la passion que peut contenir un regard. Ce n'était qu'une toute petite partie de ce qu'en contenait son âme. Mais enfin, c'était assez clair pour Antoinette, et même pour la plupart des convives.