Julien, pour cette fois, eut l'audace d'attendre les événements. Au fond, ce parti-là n'avait pas de peine à être le plus sage, étant donné que toute autre résolution eût été absurde. Il ne pouvait vraiment raconter à Lorgis sa conversation de la veille avec Antoinette. Il n'était pas censé avoir parlé à la jeune femme, voilà tout. Lorgis, en le quittant, lui avait dit: «Ne me répondez pas! Taisez-vous!» Hé bien! il continuerait à se taire...

Cette attitude, tout de même un peu fatigante pour un jeune homme pas très discret, lui fut facilitée au moins ce jour-là par les événements. Lorgis avait une course à faire à Tours. Il accompagna le marquis en auto. Le sculpteur et le diplomate, qu'une séance de deux heures avait blasés sur les plaisirs de la pêche, avaient trouvé dans un coin du château un très vieil échiquier, dont les pièces étaient presque au complet. La corbeille à ouvrage leur fournit un dé et une bobine de fil pour remplacer le pion et le cavalier qui manquaient. Ces deux hommes d'âge s'installèrent sur la terrasse avec une joie enfantine, qui faisait plaisir à voir.

Julien errait devant le château, assez heureux d'être livré à lui-même, quand il vit venir Jacques de Delle, dans tous ses états.

—Il m'arrive quelque chose de terrible, dit Jacques, le visage désemparé...

«Enfin, pensa Julien, je vais peut-être m'intéresser un peu à ce falot personnage...»

Jacques de Delle lui tendit une dépêche:

—Harry Nicolas arrive demain!

—Harry Nicolas? l'auteur dramatique?

—Oui, mon cher. La pièce que nous allons jouer à la matinée de verdure est de lui. Une pièce inédite... ou à peu près inédite: elle n'a été jouée qu'une fois chez les Le Buy, au château de Tressé. Cette unique représentation peut être considérée comme la répétition générale. La première aura donc lieu ici. Seulement, que va dire Harry Nicolas? Je n'ai pas la distribution complète.

—... La distribution...