Julien avait fait sa connaissance un soir, dans un théâtre du boulevard. Elle était sa voisine aux fauteuils d'orchestre. Elle se trouvait en compagnie d'une dame à cheveux blancs, très correcte d'aspect. Par foucade, comme la lumière s'éteignait dans la salle, il appuya son genou contre celui de Fanny, qui répondit à cette pression. Julien n'avait pas espéré une réponse aussi favorable. Il en fut enfiévré. Il ne put écouter la pièce, et jusqu'à la fin de l'acte, se demanda: «Qu'est-ce que c'est que cette femme-là?»
A l'entr'acte, il alla chercher des bonbons, et en offrit à ces dames. Puis, profitant de ce que la dame âgée se tournait d'un autre côté, il demanda à sa voisine: «Où puis-je vous revoir?» Elle finit par répondre: «Je vous dirai.» C'était une femme d'aspect revêche, qui ne paraissait pas commode. Pourtant elle parlait d'un ton très doux, presque obéissant... Pendant l'acte suivant, Julien continua à lui presser le genou, si bien qu'il fut pris d'impatience, et qu'il voulut à toutes forces la voir le soir même. Mais était-ce possible?
Il le lui demanda à voix basse. Elle répondit de même: «Je vais tâcher.» Elle se pencha vers sa voisine âgée, et lui parla pendant quelque temps.
«Hé bien?» demanda Julien, très ému. Elle inclina la tête, en signe d'acquiescement. Il fut tout transporté d'aise. Mais il se demandait toujours: «Qu'est-ce que c'est que cette femme?»
A la sortie, il se tenait devant le théâtre, un peu à l'écart. Il la vit prendre congé de la vieille dame; alors il lui fit un signe pour qu'elle l'aperçût. Ils allèrent ensemble dans un hôtel près de la gare Saint-Lazare. Vers trois heures du matin, il la ramena chez elle, rue d'Amsterdam.
Julien retourna voir Fanny de temps à autre. Il lui apportait des fleurs, des bonbons. Ce fut assez longtemps après leur première rencontre qu'elle lui demanda à emprunter deux cent cinquante francs.
Il lui avait prêté à diverses reprises d'autres sommes de cinquante à deux cents francs qu'elle ne lui rendait jamais. Mais ils avaient adopté une fois pour toutes le terme: prêter.
Elle lui dit un jour qu'elle avait un ami, sans autres détails. D'ailleurs il ne songea pas à en demander. Quand Julien allait voir Fanny deux ou trois fois par trimestre, il était poussé chez elle par un sentiment unique, et qui ne laissait pas place à celui de la curiosité. Il la prenait tout de suite dans ses bras. Une fois calmé, il ne ressentait, vis-à-vis de cette personne, aucun besoin d'expansion. Aussi ne l'interrogeait-il jamais. Ils ne se parlaient d'ailleurs presque pas. Ils n'avaient ensemble que les relations les plus intimes.
Quand, ce jour-là, il arriva chez elle, après avoir passé inutilement chez Rose Meulier, il vit que Fanny, contre son habitude, n'était pas seule. Une dame à binocle, entre deux âges, se trouvait là installée. Fanny et elle venaient de goûter. Julien, gêné, s'assit, déclina l'offre d'une tasse de café au lait, puis se leva pour prendre congé. Car il avait très peu de temps à lui. Le marquis et lui, après avoir dîné au quai d'Orsay, devaient repartir le soir même pour Tours.
Fanny le reconduisit jusque dans l'antichambre.