La nuit du vendredi au samedi, les ouvriers ne cessèrent de travailler, éclairés par d'énormes phares dont la lumière pénétrait dans les chambres, malgré volets et rideaux. Julien, très agité, dormit mal. Hubert ne se coucha pas, et fit même, pendant plusieurs heures, la partie de jacquet du colonel en retraite, qui ne s'effrayait jamais d'une nuit blanche, car il ne dormait bien qu'en plein salon, avec une grande assistance autour de lui.
On attendait une partie des invités pour déjeuner. Un grand déjeuner froid avait été préparé dans une vaste salle d'un très vieux bâtiment, qui était jadis une sorte de couvent attenant au château. On appelait cette salle le réfectoire des moines. Le marquis avait trois ou quatre fois commencé à raconter devant Julien l'histoire de cette partie de Bourrènes. Mais il n'avait jamais eu le temps d'achever son récit, et Julien ne s'était pas risqué à demander la suite.
On avait fait venir de Tours des voitures de tous modèles pour amener de la gare les invités qui n'arriveraient pas en auto. Vers deux heures, une trentaine d'automobiles (deux cents, dit plus tard la légende,) étaient rangées dans la grande cour. Le chauffeur Firmin, en gentleman, coiffé d'un élégant chapeau de paille et vêtu d'une jaquette gris-clair, recevait les mécaniciens, s'informait de leurs besoins d'huile et d'essence. Dans le petit atelier attenant à la remise, deux ouvriers d'un garage de Tours se tenaient prêts pour les éventuelles réparations. Dans l'autre cour, les cochers du château recevaient les cochers des invités. Cochers et mécaniciens se retrouvaient à un buffet copieusement garni.
A trois heures, un coup de cloche invita l'assistance à se diriger vers la salle de verdure. Jehon, le diplomate, Lorgis, avec la supériorité que leur titre d'invités à demeure leur donnait sur tous les autres, servaient de commissaires sans insignes, et dirigeaient les spectateurs vers la salle de verdure.
Le marquis avait fait venir de Paris trente musiciens. Grâce aux invitations supplémentaires, toutes les places se trouvaient occupées. Il fallut même encore ajouter un grand nombre de bancs.
Jacques de Delle avait tenu à installer entre deux montants une espèce de rideau. Ce rideau s'écartant légèrement, Julien, déjà habillé, put apercevoir toute l'assistance... Les voix et les couleurs se mêlaient dans un tumulte étourdissant et somptueux. «Il y a là les plus grands noms de France,» murmura le diplomate, qui, profitant de son privilège d'hôte du château, avait pénétré sur la scène.
—Ainsi donc, pensait Julien, c'est moi qui vais jouer devant ces gens-là! Et ils vont me faire un succès!...
Écho de cette voix intérieure, la voix du diplomate répéta:
—Vous allez avoir un triomphe. Je vous ai applaudi hier; vous étiez charmant.
Il n'y avait jamais eu de conversation très suivie entre Julien et le diplomate. Du moment que ce dernier semblait faire des avances, c'était bon signe. Il était assez dans son caractère de soutenir ceux qui réussissent.