La seconde auto avait ramené ces messieurs, et la cloche du dîner sonnait. Julien, tête nue, était reparti dans le parc, et marchait à grands pas. Il fut sur le point de remonter dans sa chambre, de faire comme les enfants boudeurs qui veulent persuader à leurs méchants parents qu'ils sont malades. Mais il ne voyait pas à quoi le mènerait ce manège. Et d'ailleurs il avait faim.
Il se contenta, à table, de garder autant qu'il put le silence, et de ne reprendre d'aucun plat. C'était l'homme qui se soumettait aux formalités de l'existence, mais qui n'avait aucun goût aux joies terrestres. Il fut d'ailleurs le seul à donner à son attitude cette subtile interprétation.
Depuis le départ du diplomate, le bridge sévissait sans retenue. Aussi était-il facile à Antoinette et à Julien de s'isoler sur la terrasse. Ce soir-là, il n'y voulut point aller. Il resta derrière les joueurs, à suivre leur jeu. Il fallut qu'Antoinette, qui était déjà sortie, rentrât au salon, et lui fit, avec précaution, signe de la suivre.
Il la suivit, sans se presser, l'air impassible et dur. Mais elle ne remarqua pas cette expression de son visage.
—J'ai des choses à vous dire.
L'après-midi, elle était allée goûter dans une ferme avec Anne et les enfants Lorgis. Pendant que les enfants jouaient, elle avait eu une grande conversation avec sa cousine. C'était le pendant des entretiens de Lorgis avec Julien. Évidemment le couple s'employait de toutes ses forces à empêcher un rapprochement entre Julien et la marquise. Antoinette, parlant à Julien, racontait cela comme une alliée, et rapportait les discours d'Anne Lorgis comme on rend compte des arguments d'un adversaire. Mais elle eut l'imprudence de dire que certains de ces arguments l'avaient touchée... Julien, ce soir d'énervement, n'était pas d'humeur à supporter cela.
Il se prit à déclarer qu'il ne voulait pas être la cause de débats aussi douloureux dans l'âme de la marquise... Elle ne devait pas souffrir pour lui: on ne souffre que pour un homme que l'on aime vraiment. Or, à n'en pas douter, les sentiments qu'elle croyait avoir pour lui ne répondaient pas à la passion qu'il avait pour elle.
Il sentait qu'il parlait sans ménagements. Mais il avait cette impression qu'il valait mieux, à cette heure, ne pas la ménager. Elle eut un regard si touchant de tendresse, qu'il eut besoin d'un effort sérieux pour ne pas s'attendrir à son tour. Il déclara encore qu'il n'en pouvait plus, qu'il menait au château une vie anormale, que c'était au-dessus de ses forces... Puis il ajouta:
—Ah! j'oubliais de vous dire que je m'absente demain pour deux jours. Je vais à Paris.
Il avait dit cela, en changeant ostensiblement de ton, comme s'il semblait désirer qu'elle n'établît aucune liaison entre ce projet de voyage et ce qui avait été dit précédemment. Comme il l'espérait, elle vit très clairement cette liaison, se leva, et, très irritée: