—Alors, je vais chercher une auto tout de suite.
Julien prit son chapeau; mais sa sortie de la chambre était difficile.
Il importait de s'en aller un peu tristement, puisqu'ils étaient obligés de renoncer à leur cher grand projet. Il s'approcha d'Antoinette, avec le sourire un peu amer qui lui avait déjà servi l'instant d'avant. Mais la jeune femme lui tendit ses lèvres dans un élan d'amour heureux. Il la serra tendrement dans ses bras, et lui dit:
—Je vais me dépêcher, pour vous retrouver le plus vite possible!
«C'est très amusant de chercher une auto à louer, pensait Julien, quand il en faut une absolument, et que les circonstances vous empêchent de vous arrêter à la question du prix.» L'hôtel lui avait donné l'adresse d'un grand garage, à cinq minutes de là. Il passait devant des magasins assez brillants, et se demandait ce qu'il allait rapporter à Antoinette quand il reviendrait du garage... Des gâteaux! Ils avaient mangé très sommairement. Elle devait, comme lui, avoir faim.
Au garage, il trouva une bonne limousine, vieille de trois ans à peine, et dont le capot important attestait la puissance. Le patron s'offrit à les conduire lui-même à Bourrènes. C'était un homme de quatre-vingt quinze kilos, et qui en avait pesé soixante-deux, au temps où il était coureur cycliste. Ces détails furent fournis à Julien dans la première minute de conversation qu'il eut avec ce chauffeur. Puis il demanda à Julien s'il était parent à M. Mathieu, en villégiature à Pornic. Julien ne connaissait pas M. Mathieu.
—C'est épatant ce que vous lui ressemblez!
Il avait donné des ordres pour remplacer le pneu arrière, dont l'enveloppe était très cisaillée. Dissertation sur les silex qu'on trouvait sur les routes dans le pays: c'était pour ça qu'il n'aimait pas confier sa voiture à des hommes; ils n'épargnaient pas les pneus; c'était à croire qu'ils étaient payés par les marchands de caoutchouc; parallèle entre la grosse voiture et la voiture légère; essai indiscret, pour faire naître une tentation de voiturette dans l'âme de Julien, qui, crainte de s'aliéner les bonnes grâces de son conducteur, ne se montre pas, en principe, rebelle à cette idée. Du reste, ce sympathique chauffeur n'était pas un homme âpre au gain: il désirait surtout causer; et la conclusion des affaires l'intéressait moins que le boniment qui l'y conduisait.
Julien l'écoutait sans ennui. Cependant il avait hâte de rejoindre Antoinette. Il fut convenu qu'aussitôt prête, la voiture viendrait les prendre devant l'hôtel. Il s'en alla chez le pâtissier, et prit une quinzaine de gâteaux. Mais Antoinette, dans sa chambre, était déjà attablée devant un café au lait, entouré de tartines de beurre. Elle n'en pouvait plus de faim, et comme elle avait retrouvé ses facultés d'initiative, elle avait commandé ce goûter en toute hâte. Julien était tout attendri de la voir manger... Il l'aimait... Il avait un besoin ardent, vital de la voir heureuse...
Elle mangea encore deux ou trois gâteaux. Julien en prit sa part, et empaqueta ce qui restait. On ne savait pas, en auto, ce qui pouvait arriver.