Voici la route du château, la route blanche et sinueuse, qui s'en va à travers les champs découverts. C'est là que bien des fois ils sont venus se promener ensemble. Mais c'est aussi cette route que prennent les hôtes du château, et le marquis. Elle n'est plus toute à eux, comme les grands chemins de tout à l'heure.


Peut-être à ce moment sentirent-ils l'un et l'autre qu'ils avaient manqué d'héroïsme et que leur bonne tranquillité, qu'ils avaient eu si peur de perdre, n'avait pas que des charmes.

Il aurait fallu prendre son parti de sa faiblesse, se dire: «Nous n'avons pas pu fuir. Hé bien! nous n'avons pas pu... Tâchons de vivre le plus heureusement possible la vie qui est à notre portée.» Julien n'avait pas cette bonne grosse quiétude. Pendant que la voiture entrait sur l'allée sombre qui l'amenait au perron, il se disait qu'il avait été indigne et lâche... Et pourquoi n'avait-il pas pris cette femme qu'il aimait tant, qu'il désirait maintenant de tout son être?... Il oubliait qu'au moment où il aurait pu la prendre, il était mal disposé. Il se disait, comme tant d'autres: «Je n'ai pas profité de l'occasion,» sans se souvenir qu'à l'instant où elle avait passé, l'occasion était moins agréable...

Les invités étaient sur le perron du château. Pendant que Julien réglait largement M. Camus, désireux que ce chauffeur un peu bavard et compromettant s'en allât au plus vite, Antoinette, avec force gestes, racontait et dramatisait leur accident. Jamais, autant que dans ce récit, une vache, rencontrée par une automobile, ne fut si près de la mort. Elle ajouta ce qu'ils avaient convenu de dire: ils avaient été visiter le musée d'Angers. Les assistants en prirent ce qu'ils voulurent.

Craignant d'avoir à donner trop de détails, et d'être obligée de parler, à ce Lorgis investigateur surtout, des œuvres de l'École Française exposées au Musée, Antoinette se hâta de dire qu'elle était harassée de fatigue, et tendit la main à toutes les personnes présentes, Julien vint, à son tour de bête, à la distribution de ces bonsoirs affectueux.

CHAPITRE XXVII

Dernier chapitre.

Il était remonté dans sa chambre, très agité et très malheureux. Il se déshabilla, mit un pijama et vint s'accouder à la fenêtre. Il n'était pas question de se coucher. Il ne dormirait pas. Il fallait ouvrir la fenêtre toute grande, rêver, tel Rolla, devant la nuit immense, et tâcher de mettre un peu d'ordre dans ses tumultueuses pensées.

... Non. Il ne pouvait pas en rester là. Antoinette, le lendemain, ce soir peut-être, ferait le bilan de cette journée. Après lui avoir payé un tribut de gratitude pour l'avoir ainsi ramenée au logis selon ses vœux, elle le trouverait un peu bête, et le mépriserait.