—Oui, dit Julien. En somme, nous avons eu une panne d'automobile... Ils trouvèrent un charmant bureau de poste, tout petit, dirigé par une jolie personne brune, qui portait une fleur rouge dans ses cheveux. Ils s'amusèrent beaucoup, parce que cette coquette mais imprévoyante receveuse avait négligé de s'approvisionner de formules télégraphiques, et qu'ils durent employer le revers d'une vieille formule tachée, où une main avait tracé, puis effacé ces mots:
Pas resu faucheuse mécaniqe.
En sortant du télégraphe, Antoinette vit à une fenêtre une énorme miche de pain gris qui lui fit envie. Ils jugèrent qu'il fallait prendre des précautions, et se nourrir d'avance; ils s'attablèrent dans une petite maison de paysans, où ils trempèrent ce pain extrêmement compact dans du lait qui sentait à peine l'étable.
Antoinette, comme une personne mal élevée, mangeait d'énormes bouchées de pain, qui lui distendaient les joues. Mais, le pain avalé, les traits se reconstituaient, et l'ovale n'était pas altéré. Elle buvait le lait si goulûment que des gouttes blanches lui coulaient au coin de la bouche, et qu'elle était obligée de les rattraper avec la langue, n'ayant pour toute serviette qu'un petit mouchoir grand comme une pièce de cent sous.
—Ce que vous en cachez! dit Julien.
Il lui expliqua que ça voulait dire: Ce que vous mangez! Elle rit tant qu'elle s'étouffa, et sortit sur la route.
M. Camus ne se trouvait pas auprès de l'auto. Et la panne durait depuis beaucoup plus d'un quart d'heure. Ils allèrent jusqu'à la forge, où ils virent leur conducteur en train de diriger le travail d'un forgeron barbu, qui était à la fois borgne et boiteux, dans le fol espoir d'égaler Vulcain après les Cyclopes. La tige de pompe façonnée, il fallut, après avoir rémunéré le travail du maréchal, lui offrir un verre de bière, que Julien et Antoinette eurent beaucoup de peine à refuser. Puis on alla ajuster la tige de pompe, en dispersant toute l'extrême jeunesse du pays, qui s'était agglomérée en colonie autour de l'auto.
A la tombée de la nuit, la voiture put se mettre en route. Julien avait passé son bras derrière le dos d'Antoinette, et, de temps en temps, il attirait à lui la jeune femme. Mais M. Camus avait retrouvé sa bonne humeur, et constamment à demi-tourné vers ses passagers, leur faisait le récit de tous ses accidents d'auto, et celui des raids de nuit qu'il avait exécutés comme automobiliste militaire, sans oublier la description complète de la dernière journée des grandes manœuvres, avec le dénombrement des forces en présence, la composition des états-majors, et le thème des opérations.
La nuit tombant tout à fait, il dut s'arrêter pour allumer les phares, ne trouva qu'une seule et précieuse allumette qu'il fallut extraire de la boite avec les précautions d'un naufragé dans une île déserte. Enfin les deux grandes lumières blanches s'allumèrent, et la voiture partit à la poursuite d'un éblouissant et court horizon.
Julien et Antoinette n'avaient cessé d'être joyeux pendant toute cette balade en auto. Par moments, ils ne pensaient même plus aux graves événements qui, quelques heures durant, avaient modifié leur vie. Ils étaient tout à la joie d'être ensemble. Mais la nuit tombée et surtout l'approche de Bourrènes les attristèrent. Quand ils virent les maisons du village, qui se trouvaient à une demi-lieue du château, il leur sembla que quelque chose allait les séparer. Et, malgré lui, Julien serra la main d'Antoinette.