Trois jours auparavant, il avait vu, pour la première fois de sa vie, le Destin intervenir directement dans ses affaires en le mettant sur le chemin de la famille Orega… Cette chance avait duré ce qu’elle avait duré : au moins avait-il été tiré d’embarras pendant trois jours. Depuis son enfance, il s’était borné à suivre l’Étoile familiale. Maintenant il lui semblait qu’il avait sa petite étoile à lui…

Sans situation sociale, il éprouvait une vague allégresse. Il s’avançait gaiement vers la brume de son avenir. C’était une brume blanche, éclairée d’une confiance juvénile.

Sa rupture avec la famille Orega le satisfaisait. Certes, il s’était senti un petit attachement d’amitié pour le jeune Orega. Tout de même, il ne déplorait pas qu’un brusque coup du sort l’eût séparé de ce personnage un peu trouble.

Évidemment c’eût été une tâche intéressante que d’essayer de le moraliser. Mais que d’aléa dans cette entreprise !

L’aventure de Concepcion, acceptée par Esteban avec tant d’innocence, n’eût sans doute pas trouvé, une fois divulguée, des appréciations très indulgentes dans l’opinion publique.

On aurait su que le précepteur était au courant de l’histoire… Somme toute, il valait mieux avoir semé tous ces gens-là, et chercher dans le vaste monde des compagnons de vie moins compromettants.

Voilà ce qu’il se disait en mangeant son chocolat refroidi. Et son bien-être moral eût été complet sans le petit ennui d’être obligé de donner contre-ordre à l’hôtel, et de prévenir la gérance que décidément il ne prenait pas pour le soir l’appartement qu’il avait à peu près retenu. Il se crut obligé, au bureau de la réception, de faire tout un récit, de raconter que « ses amis » n’étaient pas bien portants, et n’avaient pu quitter Dinard comme ils avaient cru. « Il est possible, dit-il, qu’ils m’envoient tout à l’heure une dépêche pour me dire qu’ils vont mieux, qu’ils se ravisent et qu’ils viennent tout de même… Mais n’immobilisez pas l’appartement… » Il partit ensuite, sa valise à la main, la tête très haute, après avoir remis au portier un pourboire tout à fait en disproportion avec les ressources d’un précepteur jeté brusquement sur le pavé.

Qu’allait-il faire ?

Rester à Caen ?

Pourquoi pas, après tout ?