Après avoir frôlé d’un baiser le front maternel, Robert, toujours taciturne, accompagnait la petite troupe en flanc-garde, à cinq pas à l’écart. Depuis longtemps, il n’y avait plus de conversation très suivie entre sa famille et lui. Leur mariage l’avait séparé de ses deux sœurs, qui étaient ses aînées. Son père et sa mère oubliaient de lui parler pendant des heures, souvent aux instants où il eût souhaité un peu d’expansion et de tendresse. Puis, quand on s’occupait de lui, quand sa mère lui posait des questions, d’ailleurs oiseuses, il se trouvait justement qu’il n’était pas disposé à causer.
Il n’avait eu dans la vie qu’un véritable ami, Francis Picard, de deux ans plus âgé que lui, et qui avait été tué à la guerre, très peu de temps avant la fin.
Lui était parti au début de 1918. Il était resté six mois dans un dépôt de cavalerie. Au moment de l’armistice, il était depuis peu dans la zone des armées.
Sa famille avait eu à son sujet des alarmes, qu’elle n’avait d’ailleurs cachées à personne.
Le régiment de Robert, en décembre, était allé à Mayence. Puis le jeune homme avait été réformé ; il était au moment de la visite, très mince de thorax. Un bon repos, après la réforme, l’avait développé d’une façon extraordinaire.
Ses parents lui avaient fait suivre ses classes de lettres. Au retour du régiment, il prit ses inscriptions pour la licence d’histoire. Il la préparait à la Sorbonne et au magasin de son père, pour ne pas trop s’éloigner des affaires… Il faut dire qu’au lycée, il avait déçu l’orgueil de sa famille, en n’étant pas dans les tout premiers. Sa préparation de licence donnait, même à des profanes, l’impression d’être un peu molle. Mais il suffisait qu’un ouvrage ne fût pas sur les programmes pour qu’il l’étudiât avec ardeur ; de sorte que son instruction, plutôt marginale, était assez étendue.
Son ami Francis Picard et lui s’étaient considérés comme des êtres très supérieurs au reste de l’humanité. Et, grâce à cette admiration mutuelle, ils avaient beaucoup grandi l’un et l’autre. C’est un excellent entraînement intellectuel que d’avoir en soi-même une confiance exagérée.
La vie sentimentale de ces deux jeunes hommes avait été plutôt restreinte. Ils avaient eu chacun deux ou trois petites amies, qu’ils s’étaient aidés réciproquement à mépriser. Et ils s’étaient préservés ainsi d’influences spirituelles qui risquent d’être un peu affadissantes, si le hasard nous a fait rencontrer une âme-sœur de second choix.
Depuis la mort de Francis, Robert était bien isolé. Il sentait autour de lui un vide désespérant dont il rendait tout le monde responsable et surtout sa famille, car Francis Picard, en véritable ami, avait exercé un pouvoir de destruction instinctivement systématique sur tout ce qui n’était pas leur amitié.
Robert avait l’impression d’être détaché des siens. Il ne sentait de lien vivant, entre son père et lui, que lorsque M. Nordement était pris d’une crise cardiaque. Alors il le voyait mort, tout de suite, et c’était une angoisse intolérable. Une fois que sa mère, sortie en auto, se fit attendre pendant deux heures, il souffrit d’inquiétudes atroces, et promit aux pauvres des sommes assez considérables, qu’il fut ensuite très pénible de payer.