Fabienne, elle aussi, s’enfonça dans un sommeil tranquille et profond.
Ils s’éveillèrent chacun de son côté à peu près à la même heure, vers onze heures et demie. Augustin et la limousine étaient devant la porte de l’hôtel depuis neuf heures. Mais Augustin était un vieux mécanicien, fait aux plus longs stationnements. Serviteur docile et renfrogné, il ne manifestait jamais ni satisfaction ni impatience. Et ses maîtres eussent perdu leur temps à vouloir connaître son état d’âme. Tout au plus laissait-il deviner une certaine irritation quand on se mêlait de lui indiquer la route, ou quand on lui disait de demander une indication à un passant. Si, après avoir négligé les avis des gens de la voiture, il se trompait de chemin — ce qui lui arrivait trois ou quatre fois par voyage — alors il donnait l’impression de renfermer dans son dos et ses épaules une rancune considérable.
Robert, une fois habillé, se rendit dans la chambre de Fabienne. La jeune femme était prête à partir. Ils s’amusèrent beaucoup d’avoir dormi aussi tard.
On décida de ne pas déjeuner en route, mais tout de suite à l’hôtel, car ils avaient une faim effroyable.
Ils descendirent au restaurant, où il y avait déjà quelques personnes. Ils s’assirent face à face à une petite table, et firent preuve, vis-à-vis l’un de l’autre, d’une réserve exagérée.
Le voyage d’Orléans à Caen s’accomplit en un temps très court, à une allure de demi-dieux, qui se moquent des tournants dangereux et planent au-dessus des caniveaux. Augustin lui-même, sous l’égide d’une volonté céleste, ne se trompa pas une seule fois de chemin. Derrière cette tête rigide, Fabienne était blottie contre Robert. Ils riaient énormément, quand un cahot de la route décalait leurs bouches unies. Quand le baiser durait un peu trop longtemps, ils ne se gênaient plus pour faire un petit entr’acte de respiration. Ils n’étaient pas seulement amants, amis, parents : ils étaient camarades.
La vieille maison de pierre des Gaudron, où ils s’arrêtèrent au terme du voyage, était souriante comme un foyer de toujours.
Ils se précipitèrent dans des vêtements d’intérieur et des pantoufles. Ils avaient hâte d’arriver à la soirée. Mais ils firent honneur à un très bon dîner de retour, servi auprès d’un feu vigoureux.
Après le dîner, ils passèrent pour la forme dans le boudoir de Fabienne. Mais ils y restèrent plus longtemps qu’ils n’auraient voulu. Les domestiques étaient à table et n’en finissaient pas. Puis, leur dîner fini, ce seraient à la cuisine des causeries interminables ! Car si la conversation se meurt dans les salons, elle est plus vivace que jamais dans les cuisines.
Heureusement que les femmes de chambre avaient fait les couvertures avant le repas. Robert décida d’aller se mettre en toilette de nuit. Il reviendrait trouver Fabienne quand tous les témoins gênants seraient montés au troisième.