Ils ne pouvaient se rejoindre dans la chambre de Fabienne que lorsque les domestiques étaient couchés. Il n’y restait d’ailleurs qu’un temps limité, car, depuis quelque temps, toutes les craintes qu’il avait éprouvées à Orléans : retour d’Ernest, irruption des domestiques dans la chambre, incendie de tout le quartier, tremblement de terre, ces mille épouvantails venaient à nouveau l’assaillir, aussitôt son exaltation quotidienne calmée.

Les promenades en auto étaient devenues moins fréquentes, car ils commençaient à connaître par cœur la douce Normandie de quinze lieues à la ronde. Ils ne ressentaient plus l’effroi complaisant de jadis devant les gentils sites sauvages des bords de l’Orne, dans cette région que les syndicats locaux d’initiative appellent la Suisse normande. A Bayeux, l’ingénuité de la tapisserie de la reine Berthe les attendrissait de moins en moins. Port-en-Bessin les avait rassasiés de sa marée. De Caen à Ouistreham, ils ne regardaient même plus les rives charmantes du canal. Et s’ils étaient toujours pris physiquement dans le pays d’Auge, par la douceur de la verdure et des chemins, ce n’était plus qu’avec une admiration réchauffée qu’ils s’arrêtaient devant la halle de Saint-Pierre-sur-Dives.

Les jeunes gens ont tort parfois de considérer le bonheur comme un feu inextinguible qui n’a pas besoin d’être entretenu.

Siméon Gormas, l’arrière-grand-père maternel de Robert, avait dit une fois cette forte parole : « Ce sont les affaires les plus belles dont il faut s’occuper le plus. »

Le paradis terrestre n’a pas de clients inamovibles.

Robert, à compter du soir où il était devenu l’amant de Fabienne, s’imaginait qu’il était entré dans un monde radieux, où il n’y a pas de porte de sortie.

Or, non seulement les cartes de bonheur que nous délivre le Destin ne sont pas éternelles, mais aucune mention spéciale ne nous indique leur durée de validité. C’est à nous de veiller au grain pour les faire prolonger en temps utile.

Robert qui, le mois précédent, écrivait à ses parents tout au plus trois fois par semaine, leur envoyait maintenant presque tous les jours des nouvelles de sa santé.

Sans s’en rendre compte, il relisait plusieurs fois les lettres de son cousin Lambert, qui, toutes les semaines, selon leurs conventions, lui écrivait comment allait sa famille.

Lambert Faussemagne était un grand garçon d’une trentaine d’années, venu au monde avec un binocle et une moustache rousse. Robert s’était attaché à lui depuis son jeune âge à cause de l’admiration que le cousin lui avait toujours témoignée. Lambert était employé chez M. Nordement père, au moment où Robert faisait sa seconde de latin-grec, ce qui émerveillait le cousin. Le dimanche, ils allaient au théâtre ensemble, en matinée.