Plus tard, le cousin avait quitté la maison pour s’établir à son compte, en achetant, avec un coup d’épaule de M. Nordement, une affaire de boutons d’os et de corozo. C’était sur des feuilles de papier à en-tête de sa maison que Lambert écrivait à Robert. Pour ces lettres personnelles, il avait renoncé à l’emploi de la machine à écrire, et il envoyait dix lignes fidèles de sa grande écriture régulière, où les majuscules étaient habillées d’une façon un peu surannée avec des traînes et des rubans flottants.

D’abord, ces lettres hebdomadaires s’étaient exprimées à peu près ainsi :

« Cher Robert, je suis allé hier dimanche, selon ma coutume, passer l’après-midi au Vésinet. Rien de spécial à te signaler. Tes parents n’ont pas parlé de toi. Leur santé est bonne. J’ai fait un bridge avec ton père et toujours les mêmes amis.

« Bonne poignée de main, mon très cher, et à ta disposition.

« Lambert Faussemagne. »

Robert avait donné à Lambert l’adresse du bureau. Il trouvait inutile qu’il apprît un jour qu’il habitait chez Ernest Gaudron.

Une lettre un jour avait ajouté ceci :

« … J’ai su que Mlle Ourson était fiancée depuis hier avec le fils Rourème, celui de Rourème aîné. Ton père et ta mère étaient au courant de la nouvelle. Mais ils n’y ont fait aucune allusion. Comme je ne savais pas si cela leur serait agréable, j’ai évité de mettre ce sujet de conversation sur le tapis. »

Ainsi donc, elle n’existait plus, la raison principale — ses parents eussent dit unique — de son départ du Vésinet.

Un matin, en arrivant au bureau, il trouva cette missive de Lambert Faussemagne :

« Cher Robert, selon l’ordinaire, je suis allé dimanche au Vésinet, et j’ai fait le bridge avec ton père.

« Je me vois obligé de te rapporter ici ce que ton père m’a dit à ton sujet.

« D’abord, en arrivant, lui et ta mère m’ont fait l’effet d’être très préoccupés.

« Or donc, avant que l’on se mette à table pour dîner, ton cher père m’a pris à part et m’a dit : « Léo, je te prie de me parler franchement. Tu dois savoir où est notre Robert ? ».

« Un autre que moi aurait pu se démonter. Mais je dois te dire que je pensais que d’un jour à l’autre cette question me serait posée. Je n’étais donc pas pris sans vert, et je savais ma réponse. J’ai donc répondu à ton père que j’ignorais complètement où tu pouvais être. Tu sais qu’il n’est pas dans mes habitudes de mentir, et je ne te cacherai pas que cela ne m’a pas été très agréable. Mais enfin je m’étais engagé à te garder le secret… Ton père m’a dit alors : « Je commence à trouver que l’absence de ce jeune homme se prolonge plus que de raison. Sa mère ne m’en dit rien, mais je ne crois pas me tromper en pensant qu’elle est aussi inquiète que moi. »

« Mon cher Robert, ma mission n’est pas de te donner des conseils, et de te dire ce que je ferais à ta place. Je sais seulement que tu as toujours été un bon fils et ce que je te rapporte, c’est uniquement pour ta gouverne.

« Sur ce, je te serre la main, mon très cher, et toujours à ta disposition.

« Lambert Faussemagne. »

Robert avait l’habitude de montrer à Fabienne tout ce qu’il recevait de son cousin. Mais, cette dernière lettre, il ne la montra pas spontanément.