— Il ne me collera pas de marchandises ?

— Il te donnera de l’argent.

— Prends un taxi, vas-y. Et tu reviendras me prendre, nous irons déjeuner quelque part ensemble.

— Il faut que je prévienne chez moi. Ma fille a le téléphone, dans la maison où elle est dactylo.

— Fais-lui téléphoner par le concierge. As-tu de la monnaie pour le taxi ?

— Ça va, ça va, dit Gustave, je changerai cinquante francs…

— Bon ! bon ! pense Marcel, il a vu papa tout à l’heure…

Marcel n’a pas grande confiance dans la démarche de Gustave. Mais, délibérément, il se raccroche à cet espoir, parce qu’il est fatigué, et n’a pas le courage de chercher pour le moment d’un autre côté.

On annonce M. Girbel, éditeur. M. Girbel est jeune, sec, bien élevé, plein d’autorité, très premier consul. C’est le beau-frère du juge Tury-Bargès. Ils sont deux puissances solidement alliées, et qui s’épaulent bien. Ils n’ont, ni l’un ni l’autre, aucune sensibilité. Mais ils savent tout le prix des sentiments bien employés. Pas trop de calcul d’ailleurs. Ils sont ambitieux par tempérament. Qu’ils jouent franc jeu ou masquent leurs batteries, c’est toujours instinctivement. Et ils ne s’aperçoivent ni de leur franchise ni de leur hypocrisie.

M. Girbel est accompagné d’André Chalumet, un vieux romancier assez fameux, dont les ouvrages atteignent un chiffre de vente honorable. Chalumet est depuis trente ans dans la maison Langrevin. Comme il a chez le père Langrevin un compte d’avances qui ne s’amortira jamais, il a proposé à Girbel de publier ses œuvres complètes en édition illustrée. L’affaire se tenait. Et Girbel a acheté à M. Langrevin André Chalumet, comme on achèterait, dit Chalumet lui-même, un esclave sur le marché de Smyrne. Il plaisante sur ce sujet avec une certaine mélancolie, parce que la somme qu’il a touchée lui-même dans le transfert est déjà presque mangée.