Pendant que M. Girbel va rejoindre M. Langrevin pour signer le traité, Chalumet reste avec Marcel, qu’il traite de jeune crocodile, pas encore arrivé à la férocité. Chalumet a toujours avec ses éditeurs une sorte de faux franc parler, pour racheter la posture un peu gênante où le mettent ses besoins d’argent continuels.
— Quand vous serez à la tête de votre maison, serez-vous un éditeur selon la formule Langrevin ou la formule Girbel ? Un crocodile d’instinct comme les vieux de la partie, ou un alligator méthodique, comme ce jeune Girbel ? Je préférais les vieux. Ils vous exploitaient. Mais ils avaient un certain respect de l’homme de lettres. Ils ne vous accordaient jamais ce qu’on leur demandait, mais ils vous gardaient trois quarts d’heure dans leur bureau, une heure parfois, pendant laquelle on avait l’illusion de les avoir séduits. M. Girbel vous reçoit entre deux portes, oh ! poliment, certes, mais avec une condescendance qui vous fait froid dans le dos.
… En somme, j’ai passé trente ans de ma vie à détester monsieur votre père. Il n’y a pas à dire, ça crée des liens indestructibles.
Marcel écoutait Chalumet avec le maximum d’attention que les circonstances lui permettaient d’accorder à des considérations aussi générales. Ce vieil homme aux abois ne se doutait pas qu’il avait en face de lui un jeune crocodile aussi tourmenté.
En s’approchant de la fenêtre, il vit Gustave qui traversait la cour.
Il prit prétexte de quelques ordres à donner, abandonna Chalumet et rejoignit Gustave dans l’antichambre…
— Tu n’as rien trouvé ?
— J’ai ton affaire.
— C’est bien sérieux ?
— Non ! alors, je suis un enfant !