Tout le monde l’appelait de son prénom : M. Isidore. Mais il tenait de sa famille — des israélites de Bayonne — un nom espagnol très ancien, qu’ils portaient depuis la Révolution française.

En dépit de ses soixante années, ce petit homme au visage busqué restait plus vivace qu’un jeune pur sang arabe.

II était venu à Bordeaux à l’âge de dix-huit ans. Il était entré comme employé chez un courtier en vins, dont il devint rapidement le fondé de pouvoir, et dont il épousa la fille.

Il fit prospérer la maison, mais ne put féconder sa femme, une longue personne souffrante et gémissante.

Ils essayèrent ensemble des quantités de villes d’eaux, d’où ils revenaient, elle toujours plus fragile, lui plus riche de relations.

Il était veuf maintenant depuis dix ans. Le coup avait été terrible, mais il s’en était remis assez vite. Il s’habitua en somme aisément à ne plus voir la pauvre créature souffrir à ses côtés. Mais, chaque fois qu’il parlait d’elle, ses grands yeux noirs s’assombrissaient de vraies larmes. C’était si impressionnant qu’on se gardait désormais d’évoquer cette séparation navrante. Et tout était mieux ainsi.

Marcel, en arrivant à Bordeaux par le train du matin, alla retenir une chambre à l’hôtel, puis se rendit chez M. Isidore. Il pensait qu’en se présentant chez lui vers dix heures, il ne serait pas trop indiscret.

Mais M. Isidore était déjà sorti. Bastien, le valet de chambre, accueillit jovialement Marcel, avec qui il avait fait connaissance l’année précédente, et dont il avait apprécié la générosité. Il apprit au jeune homme que, tous les matins, vers midi, M. Isidore se trouvait à l’apéritif, à la terrasse d’un café très achalandé des allées de Tourny.

M. Isidore menait une vie plutôt simple. Il avait acheté, deux ans auparavant, une auto d’occasion qui datait d’avant la guerre, et qui avait pris, tout de suite, devant sa maison, l’aspect sérieux d’une vieille voiture de famille.

M. Isidore avait donc son auto, moins pour sa commodité — car il aimait circuler à pied dans les rues de Bordeaux, — que par une sorte de dignité d’homme cossu, qui comprend que maintenant, avec les mœurs nouvelles, il faut avoir sa voiture, mais qui cependant n’a rien d’un faiseur, et ne cherche pas à éblouir les gens avec ces longues six-cylindres neuves, qui représentent parfois à elles seules toute la fortune, et même plus que la fortune de leurs propriétaires.