La fortune avait gâté M. Isidore. Mais elle ne lui avait jamais accordé la faveur d’avoir une bonne table. Il est vrai qu’elle l’avait gratifié du don avantageux de ne pas s’apercevoir que chez lui on mangeait mal. Ceci d’ailleurs était la cause de cela. Après des œufs sur le plat, fort secs et trop salés, on servit un gigot de mouton assez plantureux, mais qui ne reniait pas ses origines, et rappelait trop aux convives les qualités du précieux ruminant, qui nourrit les hommes et les réchauffe de sa laine. Un quart de camembert tourna autour de la table, et s’en fut comme il était venu. Il semblait bien, d’après le jaune solide de sa tranche, que ce n’était pas la première fois qu’il rentrait bredouille au garde-manger. Puis on apporta de petites pêches et des prunes vertes. M. Isidore, Marcel une fois servi, en remplit aux trois quarts sa propre assiette, en déclarant qu’il adorait les fruits.

Marcel, quand on passa au bureau-fumoir, eut bonne envie de prendre les devants par une affirmation de principe, en disant bien haut qu’il ne fumait pas le cigare. Il craignait en effet de voir arriver un de ces petits cigares de famille, rachitiques et craquants. Mais le hasard avait voulu que M. Isidore, au cours de sa vie, eût été mis en relations avec de bons amateurs. Il tendit à Marcel une grande boîte fort engageante.

Sur une table de travail se trouvaient un certain nombre de dossiers à l’étude et Marcel vit tout de suite que chez son hôte l’expression « à l’étude » n’avait pas le sens dilatoire qu’on lui donne dans beaucoup d’administrations.

Il fut frappé de voir avec quelle netteté, avec quelle promptitude M. Isidore exposait le bilan d’une affaire en projet. On éprouvait la même satisfaction qu’à regarder travailler un ouvrier modèle, as de sa spécialité.

L’idée maîtresse qui avait guidé, au cours de sa carrière, M. Isidore, était que l’on proposait rarement de mauvaises affaires, mais que, parmi les bonnes, très nombreuses, il y en avait fort peu qui restassent bonnes, à partir de l’instant où intervenait l’élément humain, c’est-à-dire la négligence, et, ce fléau plus grave, la fausse activité.

Son système instinctivement mis en pratique, et formulé après coup, avait été de choisir les bons projets, d’évaluer scrupuleusement les prix de revient et les débouchés possibles, sans trop tenir compte des chiffres affirmés par les rapports.

Puis, l’affaire adoptée, il la mettait en actions, et se débarrassait ainsi, au profit de son prochain, des risques d’une mauvaise gestion.

Toutefois, il ne se lassait pas de surveiller l’entreprise, autant dans l’intérêt de sa clientèle, qu’il était important pour lui de ménager, que parce qu’il lui restait toujours des parts de fondateur, qui ne lui coûtaient rien, et pouvaient lui rapporter beaucoup.

En tout cas, les évaluations de ses prospectus n’étaient jamais mensongères. Évidemment, elles n’avaient rien de pessimiste ; mais le pessimisme est assez rare dans les prospectus d’émission.

— Je ne demande pas mieux, dit M. Isidore à Marcel, de vous faire travailler avec moi. Je ne vous dis pas cela pour vous passer de la pommade, mais je considère que vous avez des qualités, de l’audace. A votre âge, si vous vous y mettiez tout seul, vous auriez les plus fortes chances de vous casser les reins. Il ne faut pas trop faire le malin. Je commence par vous dire que je vous estime beaucoup : il sera donc inutile de chercher à m’épater. Je vous demande pardon de vous parler ainsi. Mais, étant jeune, il m’est arrivé de faire des gaffes pour cette raison-là.