— Une veine extraordinaire a voulu que je sois à bonne école. Un homme de vraie valeur, et qui savait s’expliquer. Et, avec ça, pas présomptueux, et n’ignorant pas que l’on ne commande jamais aux événements, mais qu’il faut savoir s’arranger avec eux.
— Et te voilà riche ?
— Pas précisément. Mais j’ai des ressources, de quoi me procurer des disponibilités. J’ai aussi des relations, qui ont confiance en moi. Et alors, entre les mains, une possibilité de grosse fortune. C’est pour cela que je suis venu à Paris, sur le conseil de mon maître. Il aurait bien voulu me garder là-bas. Il s’était habitué à moi. Mais c’est un brave bonhomme, assez sensible pour avoir deviné en moi une espèce de nostalgie… Je suis venu constituer à Paris une société avec un gros capital d’exploitation pour une mine de plomb argentifère, près de Burgos. C’est l’affaire la plus sûre que l’on puisse proposer.
— Tu as pris des renseignements ?
— Mon ami, si tu savais qui est M. Isidore, tu ne me poserais pas une question pareille. C’est chez lui que j’ai appris ce que signifiait ce mot : se renseigner. Et je me suis renseigné moi-même. J’ai vérifié sur place tous les chiffres qui m’avaient été fournis, main-d’œuvre, transport, rendement probable. J’ai occupé les trois semaines que j’ai passées là-bas. Ce n’était pas ce qu’on appelle un voyage d’étude, une expédition grassement payée à un ingénieur… Notre pèze marchait… Je n’ai pas perdu de temps.
— Et tu vas t’adresser à une banque pour placer tes actions ?
— Ce n’est pas le système du patron. En principe, il n’est pas ennemi des intermédiaires. Beaucoup de gens les considèrent comme des parasites, parce qu’ils semblent ne rien produire. En réalité, ils produisent du mouvement. Seulement, la plupart des intermédiaires sont créés par la paresse des gens d’affaires, qui, pour alléger leur propre tâche, aiment assez à se fier à autrui. M. Isidore, et moi, à son exemple, nous nous donnons la peine d’étudier la valeur des gens qui demandent à s’employer pour nous : le résultat, c’est que nous ne les employons pas souvent…
— Mais ce doit être un boulot sérieux de placer des titres…
— Ça n’est pas embêtant. C’est difficile. On a tellement gâté le métier qu’il devient aussi dur de placer des titres sérieux que du mauvais papier… Les gens méfiants sont aussi réfractaires aux bonnes affaires qu’aux plus détestables. Pour les gens confiants, les affaires solides ne sont jamais assez tentantes. Parce que, tu comprends, dans ces cas-là, le placeur de titres est trop sûr de la valeur de sa marchandise… Alors, il ne cherre pas assez.
— Oui, il se dit qu’il n’y a pas à dorer la pilule. Il a trop confiance dans la force de la vérité.