— Et qu’est-ce que la force de la vérité auprès de celle du mensonge ! Heureusement que mon affaire à moi est tout près d’être fabuleuse. Je n’ai rien à ajouter à ce qui est… Je ne leur raconte pas de blagues… Seulement, écoute-moi : j’évite de leur dire des choses trop précises, parce qu’il faut laisser un peu de jeu à leur imagination. Je pourrais parfaitement, avec des chiffres établis, leur promettre un dividende extrêmement avantageux. Mais ça ne paraît jamais aussi beau que l’imprécision. D’abord, une somme — mettons de dix mille francs — n’a pas une valeur fixe. Cette valeur varie selon les individus. Dans une pièce que j’ai vu jouer, un personnage racontait qu’il avait fait une souscription pour une statue de marbre et qu’il avait réuni deux cent trente francs. Je connaissais l’acteur chargé de ce rôle. Il paraît que, le dimanche soir, il disait vingt-trois francs, parce qu’il avait affaire à un public populaire.
— Je trouve, somme toute, dit Jean, que ton aventure est très immorale… Tu quittes ta famille parce que tu as perdu de l’argent au poker, et c’est l’origine de ta fortune.
— Tais-toi, sophiste. L’origine de ma fortune, c’est ma libération.
… Ma perte au poker a été la cause première de ma rupture avec ma famille, mais ça se serait cassé fatalement pour un autre motif. Mon aventure n’est pas la justification de la dissipation, mais de l’initiative. Elle condamne surtout les parents timorés qui craignent de laisser à leurs enfants la bride sur le cou.
— Tu n’as pas revu tes parents ?
— Je crois qu’il vaut mieux attendre. Je ne me sens pas encore assez émancipé. Je ne veux pas retomber sous leur tutelle.
— Et tu n’as pas envie de revoir ton papa ?
— Je ne sais pas… Vraiment, je ne sais pas… Suis-je insensible ? Suis-je au contraire trop sensible ? J’ai peur de cette entrevue. J’ai peur aussi que ça se fasse bêtement. Je l’embrasserai avec un élan forcé… ou retenu… Il faudra expliquer mon départ. Comprendra-t-il ? Il sait ce que c’est, en fait, que ce besoin d’initiative, d’indépendance. Mais les mots ne lui diraient rien. Il n’est pas habitué aux mots… Non, ce rapprochement se fera peut-être : j’ai l’impression que ce n’est pas le moment…
— Tu ne l’as pas rencontré depuis ton retour ?
— Pas une fois. Avant-hier, j’ai cru l’apercevoir sur la place de l’Étoile. J’ai été ému comme un gosse, avec des battements de cœur, la sueur aux tempes… Je vais t’avouer une chose : je sors le moins possible, parce que j’ai peur de rencontrer papa…