Tribunal de famille.
M. Tury-Bargès siège dans le cabinet de M. Langrevin.
Assesseur : Henri Girbel, le jeune éditeur très moderne. M. Girbel a épousé la sœur de M. Tury-Bargès. Il bénéficie moralement de la situation honorifique de son beau-frère. Il est tout naturel qu’il s’emploie à la consolider.
Ce souci de la situation est une haute vertu bourgeoise, la principale, l’essentielle. Elle est pratiquée, proclamons-le, par les générations nouvelles, aussi parfaitement qu’elle l’était jadis. En honneur dans chaque famille, elle sauvegarde magnifiquement la tenue et la dignité générales de la société.
M. Tury-Bargès est long et blond. M. Girbel est petit et brun. Ils sont de même race. Tous deux pensent bien et juste. Ils ont le sens des réalités, c’est-à-dire la crainte saine du changement. Ils adopteraient volontiers la maxime : « On sait ce que l’on quitte : on ne sait pas ce que l’on prend. » Étant donné surtout que ce qu’ils quitteraient constitue déjà un lot des plus satisfaisants.
Ils ont en somme des opinions inattaquables. Il existe malheureusement beaucoup de gens moins fortunés dont l’opinion, tout à fait contraire, se trouve également au-dessus de la discussion. D’un côté et de l’autre de la barricade, il se forme constamment des écrivains et des penseurs dont la fonction est d’habiller de justifications élevées l’un et l’autre point de vue. Car il sied que, dans une société civilisée, les intérêts opposés, quand ils s’affrontent, ne combattent pas complètement nus.
— Monsieur Langrevin n’est pas là ? a demandé M. Tury-Bargès au garçon de bureau.
— Il a dit qu’il ne serait pas long à rentrer.
— Notre rendez-vous, dit le magistrat, était pourtant fixé à trois heures. Je vous demande pardon, mon cher Henri.
— Mais voyons ! voyons ! dit poliment M. Girbel.